Trump annonce un retrait des troupes en Syrie, puis change de cap

Les militaires américains avaient commencé à quitter les postes d’observation des villages frontaliers de Tell Abyad et de Ras al-Aïn (photo). Lundi, Donald Trump a précisé qu’il n’avait finalement ordonné qu’un redéploiement vers d’autres bases d’un contingent de 50 à 100 membres des forces spéciales.
Photo: Delil Souleiman Agence France-Presse Les militaires américains avaient commencé à quitter les postes d’observation des villages frontaliers de Tell Abyad et de Ras al-Aïn (photo). Lundi, Donald Trump a précisé qu’il n’avait finalement ordonné qu’un redéploiement vers d’autres bases d’un contingent de 50 à 100 membres des forces spéciales.

Le président américain, Donald Trump, a une fois de plus soufflé le chaud et le froid sur la scène internationale en annonçant le retrait des troupes américaines du nord de la Syrie, puis en laissant son gouvernement revenir sur sa décision devant le tollé causé par ce revirement radical et non planifié de la politique extérieure américaine. Ce retrait avait été décrié toute la journée lundi, y compris dans les rangs républicains.

Pour le sénateur républicain Lindsey Graham, un proche de Trump, la décision des États-Unis, annoncée tard en soirée dimanche par la Maison-Blanche de retirer ses militaires du territoire kurde du nord de la Syrie, n’était rien d’autre qu’« un désastre en puissance ». « L’abandon des Kurdes sera une tache sur l’honneur de l’Amérique », avait-il indiqué.

Nikki Haley, ancienne ambassadrice des États-Unis à l’ONU et figure montante du Parti républicain, avait pour sa part rappelé au 45e président des États-Unis un principe simple des relations internationales : « Nous devons toujours soutenir nos alliés si nous attendons d’eux qu’ils nous soutiennent. […] Les Kurdes ont joué un rôle crucial dans notre combat couronné de succès contre le groupe EI en Syrie. Les laisser mourir est une énorme erreur. »

Lundi, Donald Trump a tempéré la menace en précisant qu’il n’avait finalement ordonné qu’un redéploiement vers d’autres bases d’un contingent de 50 à 100 membres des forces spéciales. Les militaires américains avaient commencé à quitter les postes d’observation des villages frontaliers de Tell Abyad, dans le gouvernorat de Raqqa, un ex-bastion des djihadistes, et de Ras al-Aïn, dans la région voisine d’Hassaké, lundi matin, ont confirmé les autorités militaires américaines au Washington Post. Et cela, peu de temps après que Donald Trump eut passé un coup de fil au président turc, Recep Tayyip Erdogan.

 

 

Rappelons que la Turquie qualifie de « terroristes » les forces kurdes en présence. Elle a depuis plusieurs années des visées intéressées sur le nord de la Syrie, où Ankara souhaite envoyer les centaines de milliers de réfugiés syriens que la guerre civile a fait débarquer de son côté de la frontière turco-syrienne.

Le retrait américain ouvrait donc la porte à l’incursion de la Turquie sur le territoire kurde. Donald Trump a justifié sa décision lundi matin en parlant de sa volonté de sortir les États-Unis d’une « guerre sans fin ».

Décisions impulsives

« Donald Trump n’est pas un commandant en chef. Il prend des décisions impulsives, sans connaissances ni délibérations », avait résumé sur Twitter Brett McGurk, ex-émissaire américain chargé de la lutte contre le groupe armé État islamique sous Obama et Trump. L’homme a démissionné de son poste en décembre dernier. « Le communiqué de la Maison-Blanche démontre une absence totale de compréhension de ce qui se passe sur le terrain », avait-il ajouté en dénonçant un « énorme cadeau » fait par Trump « à la Russie, à l’Iran et au groupe EI ».

« Il ne s’agit pas d’un retrait de Syrie », a dit un haut responsable américain lundi, en ajoutant que ce redéploiement ne représentait en aucun cas « un feu vert » à une offensive militaire turque contre les forces kurdes dans le nord-est syrien.

Selon lui, lorsque le président des États-Unis a compris, lors d’un appel téléphonique dimanche avec son homologue turc, que Recep Tayyip Erdogan avait l’intention d’aller de l’avant avec son projet « d’invasion potentielle » du nord-est de la Syrie, il a donné la priorité à la « protection » des soldats américains.

Les Kurdes ont joué un rôle crucial dans notre combat couronné de succès contre le groupe EI en Syrie

« Si la Turquie fait quelque chose que je considère, dans ma grande sagesse, aller trop loin, j’anéantirai l’économie turque (ce que j’ai déjà fait !) », a clamé Trump, devant la montée de l’indignation, sur Twitter. Le Pentagone a également affirmé qu’il n’appuyait pas d’opérations militaires turques dans le nord de la Syrie et prévenu Ankara que de telles opérations pourraient avoir des « conséquences déstabilisatrices […] pour la Turquie, la région et au-delà ».

C’est la deuxième fois en moins d’un an que Donald Trump annonce un retrait des troupes américaines de la Syrie, dans une telle confusion. En décembre dernier, le milliardaire américain et ex-vedette de téléréalité avait déjà décrété un mouvement de troupes hors de la Syrie, après avoir assuré que le groupe EI avait été complètement éradiqué de ce territoire. Il avait dû toutefois revenir sur sa décision sous la pression du Pentagone, de la diplomatie américaine et des services de renseignement de son pays, qui, en choeur, avaient alerté la Maison-Blanche des risques élevés de quitter ainsi un « point chaud » du Moyen-Orient placé sous de nombreuses influences.

Pour le spécialiste de la question kurde Samir Saul, professeur à l’Université de Montréal, ce cafouillage autour du retrait des militaires américains reste une fronde « aux adversaires néoconservateurs belliqueux » de Donald Trump, qui estiment que le président ne va pas assez loin face à l’Iran ou à la Corée du Nord. « Pour le président, c’est aussi un geste audacieux qui tend à tenir une de ses promesses de 2016 de rompre avec la politique d’Obama dans cette région du globe. Il cherche ainsi à arriver devant ses électeurs l’an prochain avec ce résultat évident en matière de politique étrangère », dit-il.

Unanimité contre un changement

Toute la journée, ce changement de direction dans la politique extérieure américaine a fait l’unanimité contre lui. Les Européens ont dit craindre que le départ des Américains, jumelé à la politique turque, n’entraîne la résurgence de combattants djihadistes dans la région. « Nous appelons la Turquie à éviter une initiative qui irait à l’encontre des intérêts de la Coalition mondiale contre Daech [acronyme arabe du groupe EI] dont elle fait partie », a déclaré la porte-parole du ministère français des Affaires étrangères.

L’objectif numéro un demeure une « défaite durable » du groupe EI, a renchéri la diplomatie britannique en rappelant que le groupe djihadiste est toujours actif, dans la clandestinité, six mois après sa défaite territoriale dans son ultime enclave de Baghouz, dans l’est de la Syrie. Une lecture de la situation partagée par le républicain Lindsey Graham, d’ailleurs. « Si j’étais un combattant du groupe EI, j’irais me chercher un deuxième souffle, a-t-il dit en entrevue à Fox News lundi. Ceux qui pensaient que le groupe EI avait été anéanti vont bientôt voir… »
 

Avec l’Agence France-Presse​

Les Kurdes d’Irak largués par Ottawa

Le Canada est toujours présent au nord de l’Irak dans le cadre de la coalition mondiale visant à affaiblir et à défaire le groupe armé État islamique (EI), mais il semble avoir lâché les Kurdes irakiens, alliés pourtant dans son combat contre les djihadistes.

Une aide militaire matérielle promise par Justin Trudeau en 2016 n’a toujours pas été honorée, cette contribution de 10 millions de dollars en matériel ayant été mise en suspens sans explications. « Aucun plan de livraison précis n’a été préparé par le Canada pour le moment. Nous continuons d’explorer les options qui s’offrent à nous », a indiqué laconiquement un porte-parole de la Défense canadienne au Devoir lundi.

850 membres des Forces armées canadiennes sont actuellement dans le nord de l’Irak afin « d’entraîner, de conseiller et d’appuyer les forces de sécurité irakiennes », indique Ottawa. La présence canadienne au sein de la mission de l’OTAN en Irak a quant à elle été prolongée jusqu’en novembre 2020. En juin dernier, les Kurdes irakiens ont rappelé au gouvernement canadien sa promesse d’aide. Sans succès.