La menace terroriste par le drone

L’usine pétrolière d’Abqaiq, en Arabie saoudite, a été attaquée par des drones envoyés par des rebelles yéménites.
Photo: Planet Labs via Agence france-Presse L’usine pétrolière d’Abqaiq, en Arabie saoudite, a été attaquée par des drones envoyés par des rebelles yéménites.

Il ne fallait pas se demander « si », mais plutôt attendre de voir « quand ». En frappant des infrastructures pétrolières saoudiennes samedi, les rebelles yéménites houthis, qui ont revendiqué l’attaque spectaculaire, ont fait entrer un nouveau belligérant dans la terrifiante guerre des drones : le terrorisme. Un renversement de force prévisible, aux conséquences désastreuses, qui met désormais à risque un nombre grandissant d’États et appelle au passage à une plus grande responsabilisation de l’industrie de l’armement, à l’origine de ce « transfert technologique ».

Nous devons aujourd’hui nous prémunir contre un outil que nous avons mis nous-mêmes dans les mains des terroristes

« Nous devons aujourd’hui nous prémunir contre un outil que nous avons mis nous-mêmes dans les mains des terroristes, résume au téléphone Emmanuel Goffi, chercheur spécialiste en éthique de la guerre à l’Université du Manitoba et professeur à l’Institut libre d’études des relations internationales (ILERI) de Paris. Depuis des années, des voix se font entendre pour réclamer une plus grande prudence dans le développement de ces systèmes dont le détournement vers des acteurs non étatiques est, comme pour d’autres armes, possible. » L’actualité impose un temps d’arrêt et de réflexion. « Mais jusqu’où cette réflexion va-t-elle aller ? », se demande-t-il.

Avec une dizaine d’aéronefs sans pilote, modifiés pour transporter des missiles, les rebelles zaïdites du nord du Yémen, ouvertement en guerre contre l’influence du wahhabisme saoudien sur leur territoire et contre l’impérialisme américain, ont porté un coup sévère à l’industrie du pétrole de l’Arabie saoudite. En ciblant par les airs l’usine d’Abqaiq et les gisements de Khurais dans l’est du pays, ils ont mis à terre, pour un instant, la moitié de la production nationale et 5 % de la production mondiale de brut.

Difficile de s’en étonner. En juillet dernier, les Houthis ont en effet indiqué en grande pompe qu’ils possédaient un drone bombardier baptisé le « Sammad 3 ». L’arme vient compléter un arsenal composé de plusieurs autres aéronefs sans pilote et armés d’explosif, dont des Qasef, armes de courtes portées, révélait un rapport de l’ONU rendu public en 2018. En mai, le groupe armé a d’ailleurs revendiqué des attaques ciblant par cette voie aérienne et télécommandée un pipeline et deux stations de pompage du pétrole dans l’ouest de la capitale saoudienne, Riyad.

« C’est le pouvoir égalisateur de la technologie qui permet à des gueux de pouvoir menacer de grandes puissances, s’est indigné récemment un haut gradé de l’armée française, cité par l’Agence France-Presse (AFP) sous couvert de l’anonymat. « Nous sommes défaits par des engins de 250 kilos, comme nous sommes défaits par des mines au Mali. »

Une grave crise au Yémen

Au coeur d’une guerre civile qui s’est accentuée en 2015 entre la minorité zaïdite, soutenue par l’Iran et la majorité sunnite appuyée par l’Arabie saoudite, le Yémen est l’un des pays les plus pauvres du Moyen-Orient et fait face à la pire crise humanitaire au monde, selon l’ONU. En octobre dernier, l’organisation internationale estimait à 8,4 millions le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire grave.

Hasard ou coïncidence, le destin de Yéménites est intimement lié au développement de l’utilisation des drones dans la guerre. Les frappes de drones américains, durant les années Obama et Trump, ont entraîné dans la mort de 1300 à 1800 personnes, dont près de 150 civils, au Yémen, selon le groupe de réflexion New America. Ces deux pays n’ont jamais été officiellement en guerre, mais 285 frappes par drones y ont été toutefois comptabilisées par l’organisme.

L’Iran impliqué ?

Lundi, les enquêtes se poursuivaient afin de démontrer l’implication de l’Iran dans ces attaques. Le porte-parole de la coalition sous commandement saoudien qui intervient au Yémen contre les Houthis, Turki al-Maliki, a assuré que le matériel utilisé dans la double attaque était d’origine « iranienne ». Selon lui, les « Houthis ne sont qu’un instrument aux mains des Gardiens de la révolution et du régime terroriste iranien », a-t-il ajouté, doutant que les drones aient pu décoller du Yémen.

En 2018, le groupe de recherche Conflict Armament Research avait établi que les drones du groupe armé avaient des « caractéristiques de design et de construction similaires » aux drones iraniens, particulièrement avec le Ababil-T, produit par l’Iran Aircraft Manufacturing Industries. Par ailleurs, la portée de ces appareils est limitée à 150 kilomètres avec une charge de 45 kilos. Ce qui est bien moins que les 1000 km qui séparent le territoire contrôlé par les Houthis dans le nord-ouest du Yémen et la région d’Abqaiq, où les frappes ont eu lieu.

Devant le Conseil de sécurité, lundi, l’émissaire des Nations unies pour le Yémen, Martin Griffiths, a dit ne pas savoir qui était réellement derrière ces attaques, « mais le fait que les Houthis en aient revendiqué la responsabilité est en soi grave », a-t-il dit. « Ce type d’action risque d’entraîner le Yémen dans un conflit régional », a-t-il averti, en parlant d’une « escalade militaire inquiétante ». La France, le Royaume-Uni et la Russie ont condamné les attaques lundi, sans identifier le coupable. Par la voix de son ambassadrice à l’ONU, Kelly Craft, les États-Unis ont ouvertement accusé l’Iran, dont la relation avec la Maison-Blanche est tendue depuis plusieurs mois.

Pour Emmanuel Goffi, ce nouveau terrorisme va également forcer des industries à risque, comme celle du pétrole, à revoir leur sécurité pour désormais prévenir les attaques de drones. Quant à l’industrie du drone, elle devrait continuer à envisager les choses comme avant. « Chez elle, la question éthique est utilisée à des fins de communication pour rassurer les gens, dit-il. Mais ces industriels sont des pragmatiques. Ils ne vont pas s’empêcher d’accéder à la manne financière de ce secteur à cause d’une attaque terroriste. »

Avec l'Agence France-Presse

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