Washington et Téhéran au bord d’un conflit armé?

Deux pétroliers ont été la cible le 13 juin dernier d'une attaque que les États-Unis ont aussitôt attribuée à l'Iran.
Photo: ISNA via Associated Press Deux pétroliers ont été la cible le 13 juin dernier d'une attaque que les États-Unis ont aussitôt attribuée à l'Iran.

Le ton monte dangereusement entre les États-Unis et l’Iran depuis plusieurs semaines dans cette mécanique aux accents belliqueux qui précède parfois le déclenchement d’un conflit armé. Sommes-nous dans l’antichambre d’une guerre ? Non, estime Pierre Pahlavi, spécialiste de l’Iran au Collège des Forces canadiennes de Toronto, mais bien au coeur d’une guerre psychologique qui devrait rester à ce niveau encore longtemps… à moins d’un accident. Propos recueillis par Fabien Deglise.

Les mots et les accusations prononcés par Washington contre Téhéran, et inversement, donnent une impression de déjà-vu, comme le préambule à une guerre. Doit-on craindre ce scénario?
 

Le robinet de gaz est effectivement ouvert en mer d’Oman et plusieurs personnes jouent avec des allumettes autour. Cette histoire de mines ventouses iraniennes utilisées pour l’attaque de pétroliersressemble un peu à l’affaire des fioles de Colin Powell, exhibées devant le Conseil de sécurité de l’ONU en 2003 pour justifier la guerre contre l’Irak. Mais nous sommes ici face à une entreprise d’intimidation bien plus que dans la mise en place d’un conflit armé, parce qu’aucun pays, aucun état-major n’a d’intérêt à un embrasement dans la région.
 

L’Iran aurait tout à perdre. Les États-Unis, l’Arabie saoudite, Israël aussi. Sans parler de la Chine, de la Russie et de l’Union européenne qui ne gagneraient rien dans une dégradation de la situation à cet endroit du globe.
 

Que recherchent les États-Unis alors dans cet affrontement?
 

Le gouvernement américain aime bien négocier au bord du ravin et c’est dans ce scénario que nous sommes. Washington souhaite pousser les Iraniens à l’erreur en excitant les éléments les plus radicaux du pays. L’idée est de justifier ainsi le retrait des États-Unis par Donald Trump de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, et ce, en forçant l’Iran à se poser en État voyou. Cela viendrait prouver que l’accord a été négocié sur des bases hypocrites. L’annonce cette semaine du possible dépassement de la limite d’uranium enrichi par Téhéran vient ainsi nourrir cette dynamique qui ultimement vise aussi à affaiblir l’influence de l’Iran dans la région.
 

Le pays est-il en train de payer le prix d’une présence trop forte dans plusieurs conflits régionaux au cours des dernières années?
 

L’Iran est devenu en effet encombrant pour les Saoudiens au Yémen, pour les Syriens dans la Goutha orientale et sur le pourtour d’Israël avec le Hezbollah qui joue toujours dans l’ombre des Gardiens de la révolution islamique. Tous ces acteurs ont besoin de voir l’Iran rentrer dans ses pénates. Pour eux, le pays ne doit pas être une superpuissance dans la région, mais redevenir une citadelle assiégée, qui regarde le reste du monde de l’autre côté de ses murs.
 

En fragilisant le régime en place au passage?


C’est un objectif parmi d’autres, mais dont les chances de succès restent très minces. Pourquoi ? Parce que le régime iranien est robuste. Il est sous contrôle du corps des Pasdaram, les Gardiens de la révolution islamique, qui sont aux commandes partout dans ce pays. Ce n’est pas un État fantoche ou creux. C’est un État solide avec les anticorps nécessaires pour faire face à toute tentative de déstabilisation.
 

En mai dernier, Hassan Rohani a lancé un ultimatum de 60 jours pour sauver l’accord sur le nucléaire iranien. Est-ce que dans les circonstances un tel sauvetage est encore possible?
 

L’accord, qui cherche à limiter les capacités nucléaires de l’Iran en échange de la levée de sanctions économiques internationales, est moribond. Il est encore soutenu par l’Union européenne par angélisme, mais plus personne en Iran, comme dans le groupe des Six [Allemagne, Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie], a grand espoir que cela fonctionne.
 

Est-ce que l’élection d’un nouveau président américain pourrait venir changer les choses?


Pour l’instant, les sondages ne laissent pas présager cette possibilité de changement. De toute façon, la politique des États-Unis envers l’Iran n’est pas que trumpienne. Obama a marqué une parenthèse dans cette relation, mais cela fait 40 ans que Washington cherche à isoler Téhéran. Ce qui se passe en ce moment n’est pas un changement à 180 degrés, mais bien la même logique qu’avant qui s’exprime dans le style tonitruant de Donald Trump.
 

Et quel est l’avantage d’un tel isolement pour les États-Unis comme pour les puissances régionales proches de l’Iran?
 

L’Iran est une case sur l’échiquier moyen-oriental que se disputent les géants régionaux et extrarégionaux depuis toujours. C’est un point pivot. Ceux qui le contrôlent contrôlent une partie de l’accès au Caucase et à l’Asie centrale. Ça ne fait pas 40 ans que cela se joue, mais plus de 250 ans. Pendant la guerre froide, l’Iran était un enjeu pour cloisonner l’Union soviétique, comme une digue pour empêcher l’influence de Moscou de déborder sur le Moyen-Orient. Cela a fonctionné jusqu’au Printemps arabe. En se rapprochant de la Russie, l’Iran est devenu cette plateforme qui redonne un accès à Moscou à cette région. Il faut voir le conflit actuel dans sa dimension plus large, comme le terrain d’un bras de fer entre plusieurs grandes puissances. Et pour le reste, l’origine et la responsabilité des attaques de pétroliers, il va falloir attendre 40 ou 50 ans et l’ouverture des archives nationales pour connaître enfin la vérité.