Nétanyahou sens dessus dissout

Coups de bluff, campagne de presse vitriolique contre ses «partenaires» récalcitrants, menaces, supplications, tentatives de débauchage sauvage, y compris à gauche... Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou aura tout tenté pour former une coalition gouvernementale.
Photo: Menahem Kahana Agence France-Presse Coups de bluff, campagne de presse vitriolique contre ses «partenaires» récalcitrants, menaces, supplications, tentatives de débauchage sauvage, y compris à gauche... Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou aura tout tenté pour former une coalition gouvernementale.

Le premier ministre israélien, qui a échoué à former une coalition de gouvernement après la défection de l’ultranationaliste Avigdor Lieberman, a préféré faire dissoudre le Parlement. Un coup dur pour celui qui ne pourra plus échapper aux convocations judiciaires en octobre.

C’était sa dernière carte. Jusqu’à l’ultime heure du temps imparti pour former une coalition gouvernementale, Nétanyahou aura tout tenté : coups de bluff, campagne de presse vitriolique contre ses « partenaires » récalcitrants, menaces, supplications, tentatives de débauchage sauvages, y compris à gauche, et même promesses désespérées aux partis arabes ! Mais face à l’intransigeance d’Avidgor Lieberman, allié naturel devenu pire cauchemar, la dissolution de la « vingt et unième Knesset », sept semaines seulement après les dernières élections anticipées, était la seule façon pour le « roi Bibi », ainsi que l’appellent ses soutiens, de garder son trône. Désormais, le roi est nu. Confronté à l’usure manifeste de son pouvoir, après dix ans consécutifs à la tête de l’État hébreu (cinq mandats au total depuis 1996) et avec de gros nuages judiciaires au-dessus de la tête.

Pourquoi Nétanyahou se retrouve-t-il en danger ?

Ce crash spectaculaire, inenvisageable il y a encore quelques jours, ne signe pas la fin du règne de Nétanyahou. Mais il pourrait marquer le début d’un inéluctable délitement, même si ce dernier remporte les prochaines élections, prévues le 17 septembre. Pour la première fois de leur histoire, les Israéliens voteront deux fois durant la même année pour des législatives. Jeudi, le pays s’est réveillé avec la gueule de bois, sans appétit pour un nouveau vote. Avec un Nétanyahou toujours premier ministre, mais affaibli, bien qu’il ait tenté jeudi de persuader ses alliés américains que la situation était business as usual. C’est tout le contraire ; ce qui est fait ne pouvant être défait, pour reprendre l’adage shakespearien, tant pour la survie politique de Nétanyahou que l’avenir du « deal du siècle » trumpiste, censé régler le conflit israélo-palestinien.

Pour le premier ministre israélien, ce nouveau calendrier est catastrophique. S’il avait avancé de sept mois la date des législatives en avril, c’était pour devancer la justice, alors qu’il est menacé d’une mise en examen pour « corruption », « fraude » et « abus de confiance » dans trois dossiers différents. Ainsi, même réélu en septembre (scénario le plus plausible), il devrait se présenter devant le procureur général quinze jours plus tard, pour l’audience préalable à sa triple inculpation. Un temps trop court pour imposer au Parlement les lois d’immunité dont il rêvait, et qui ne sont pas pour rien dans l’échec de ses tractations gouvernementales. Privé de ce pare-feu judiciaire, le résident de la rue de Balfour pourrait donc être inculpé mi-décembre, et plus accaparé par sa défense que les affaires de l’État. Dans ces conditions, sa coalition pourrait imploser au bout de quelques mois, rares étant les chefs de parti prêts à siéger aux côtés d’un premier ministre mis en examen. « Nous ne sommes pas en Italie ! » s’était emporté Nétanyahou lundi, en référence à l’instabilité transalpine chronique. Sans reconnaître qu’il en est aujourd’hui la source dans son propre pays.

Le « plan Trump » est-il mort-né ?

Ironie de l’agenda diplomatique, Jared Kushner et Jason Greenblatt, les émissaires de Donald Trump responsables du « deal du siècle », étaient à Jérusalem jeudi matin. Le duo faisait halte en Israël avant de se rendre en Jordanie, à moins d’un mois du sommet de Bahreïn, où les Américains entendent dévoiler le « pan économique » de leur plan, devant leurs alliés du Golfe. Mais sans les Palestiniens, qui boycottent ce raout perçu comme la vente au rabais de leurs aspirations nationales. « Comme vous le savez, on a eu un petit incident hier soir, mais cela ne va pas nous arrêter », a tenté de dédramatiser Nétanyahou jeudi face à un Kushner qui n’a pas fait mention du devenir de sa « vision pour la paix ». Depuis plus d’un an, la publication du plan a été sans cesse reportée, notamment en raison des élections israéliennes. En toute logique, elle devrait l’être à nouveau, et peut-être bien sine die. Car, d’ici à ce qu’Israël ait à nouveau un gouvernement stable (au plus tôt début octobre), Trump entrera de plain-pied dans l’année de campagne, visant sa réélection. Rarement le bon moment pour l’aventurisme diplomatique, même si, avec le locataire de la Maison-Blanche, le doute est permis. « C’est vraiment dommage, ce qui arrive en Israël. Ça ressemblait à une victoire totale pour Nétanyahou, un type génial […] et, maintenant, ils sont repartis en élections… », a réagi le président américain.

L’opposition peut-elle l’emporter ?

Jeudi, à l’aube, Yaïr Lapid, coleader du parti Bleu et Blanc, arrivé deuxième aux législatives, tweetait : « Alors, comme ça, vous vouliez une autre fin à Game of Thrones ? » L’ex-star de la télé, furtif ministre des Finances de Nétanyahou, entend reconduire son alliance centromilitariste avec le général Benny Gantz, qui avait égalé le score du Likoud de Nétanyahou en avril. Mais l’équilibre entre ces deux ego est fragile, Lapid étant à l’étroit dans le rôle du numéro 2. Plus à gauche, les travaillistes et le Meretz (parti du « camp de la paix ») pourraient fusionner, afin d’éviter de nouveaux scores à un chiffre. Les partis arabes — seuls dans l’opposition à avoir voté la dissolution — ont déjà annoncé leur intention de présenter une liste unie, comme en 2015. Ce qui leur avait permis d’être la troisième force politique du pays, mais exclut toute alliance avec la gauche sioniste. Face à un espace politique à l’extrême droite en pleine recomposition, cela suffira-t-il ? Pour faire bouger les blocs, il faudra, quoi qu’il arrive, que les centristes prennent des voix à droite, sur les thématiques de la probité et de la laïcité. Jusqu’à présent, le premier thème n’a pas été porteur, et le second est désormais occupé par Lieberman. Il reste moins de quatre mois pour trouver la faille.