Le film d’al-Baghdadi permettra-t-il de remonter jusqu’à lui?

Abou Bakr al-Baghdadi est si invisible et rompu aux techniques de la clandestinité que l’un de ses surnoms est «le Fantôme».
Photo: Agence France-Presse / Al-Furqan Media Abou Bakr al-Baghdadi est si invisible et rompu aux techniques de la clandestinité que l’un de ses surnoms est «le Fantôme».

Le chef du groupe État islamique (EI) a pris un risque en faisant diffuser une vidéo de 18 minutes, mais son organisation dispose sans doute de spécialistes capables de le réduire au maximum, estiment des experts. Pour la première fois depuis cinq ans, Abou Bakr al-Baghdadi, si invisible et rompu aux techniques de la clandestinité que l’un de ses surnoms est « le Fantôme », est apparu à visage découvert dans une vidéo mise en ligne lundi par « l’agence » Al Furqan, l’une des branches médiatiques officielles de l’organisation.

Ce film, dans lequel il apparaît en compagnie de djihadistes aux visages floutés, assis en tailleur dans une pièce tendue de blanc, donne des indications aux services de renseignement lancés à ses trousses (la première : il est vivant), mais les chances qu’il permette de remonter jusqu’à lui sont quasiment nulles.

Grégoire Pouget est le cofondateur de l’ONG Nothing2Hide, spécialisée dans l’utilisation de la technologie pour protéger l’information. « Le réseau social, par exemple Telegram, à partir duquel la vidéo initiale a été chargée dispose effectivement d’informations, comme le numéro du compte Telegram initial, l’adresse IP de l’ordinateur ou du téléphone utilisé », explique-t-il à l’AFP. « Cela dit, il y a beaucoup de méthodes qui permettent de ne pas dévoiler sa véritable adresse IP : l’utilisation d’un VPN, du logiciel Thor, quoi que ce soit qui brouille l’adresse IP. Ils ne sont pas idiots, ces outils de masquage sont faciles à utiliser », ajoute-t-il.

Selon lui, « Daech a une brigade spécialisée cyber, il me semble même qu’ils avaient développé leur propre messagerie chiffrée. S’ils ont des développeurs, c’est très accessible. Ils sont poursuivis par des services d’État. Ils savent comment utiliser des filtres multiples avant de diffuser. »

Le fil d’Ariane vidéo de Ben Laden

Au milieu des années 2000 le fondateur d’Al Qaïda, Ousama ben Laden, alors l’homme le plus recherché du monde, envoyait régulièrement des enregistrements à la chaîne d’information qatarie Al Jazeera. C’était le lien physique, le fil d’Ariane que les services secrets du monde entier rêvaient de tirer pour parvenir à découvrir sa cachette. C’est, selon la thèse officielle américaine, en suivant un coursier que la CIA est parvenue à découvrir son repaire et à monter l’opération qui a permis son élimination, le 2 mai 2011 à Abbottabad, une ville-garnison du nord-ouest du Pakistan, dans une maison à quelques centaines de mètres d’une académie militaire pakistanaise.

Loïc Guezo, de la société de sécurité informatique Trendmicro, assure « qu’à partir du moment où vous passez dans le numérique, vous laissez des traces, les métadonnées, un peu partout. Mais en même temps, il existe des outils pour effacer ces empreintes, voire les remplacer par d’autres ».

« Al-Baghdadi est manifestement entouré d’une équipe d’experts qui est la garantie de la bonne anonymisation des sources autour du film. La question est : sont-ils à la hauteur de leur promesse ? » ajoute M. Guezo, également membre du Club de la sécurité de l’information français (CLUSIF). « Si vous utilisez pour effacer les métadonnées un logiciel clef en main, il peut comporter un défaut connu d’un service de renseignement, qui va s’en servir, ajoute-t-il. D’autant qu’un film peut parfois révéler des choses étonnantes. Je me souviens d’un otage filmé de face, avec une définition tellement élevée qu’il a été possible, en zoomant sur l’iris de la victime, de voir le cameraman. »

Pour Nicolas Arpagian, auteur de La cybersécurité (PUF), la façon la plus simple et la plus efficace d’empêcher la NSA ou d’autres services de renseignement de tirer sur le fil d’Ariane numérique est de le rompre. « Il est éventuellement possible de remonter jusqu’à la personne qui a téléchargé le film sur Internet, mais ça peut être quelqu’un qui l’a reçu dans une boîte aux lettres physique, sur une clef USB, dit-il à l’AFP. Aucun contact, pas de connexion numérique. Cette rupture technique est indépassable. Plus vous allez mettre de coupe-feu, de personnes isolantes en échelons intermédiaires, plus c’est efficace. La combinaison du produit numérique et physique. C’est rustique, peu coûteux et extrêmement performant. Sans communication, l’outil d’interception ne sert à rien. Il ne peut capter ce qui n’existe pas. »


Le groupe EI affaibli mais pas éliminé

Le groupe État islamique a été très affaibli par ses revers récents, mais n’a pas totalement été éliminé, a souligné mardi le premier ministre irakien, au lendemain d’une vidéo diffusée du chef présumé du groupe EI.

« Le groupe EI n’a pas complètement disparu, mais a reçu des coups douloureux », a expliqué le chef d’État irakien Adel Abdel Mahdi lors d’une conférence de presse avec la chancelière allemande Angela Merkel à Berlin.

« Nous devons nous rappeler que Daech (acronyme arabe du groupe EI) avait de larges territoires sous son contrôle il y a un an et demi, et maintenant Baghdadi apparaît dans un lieu isolé et inconnu », a-t-il noté, tout en ajoutant que les capacités d’EI ont été « brisées ».

Le groupe djihadiste a diffusé lundi une vidéo présumée de « son chef » Abou Bakr al-Baghdadi, un peu plus d’un mois après la chute de son « califat » autoproclamé. Selon le centre américain de surveillance des mouvements extrémistes SITE, et l’expert irakien d’EI Hicham Hachemi, l’homme apparaissant dans l’enregistrement est bien le chef du groupe EI. Dans cette vidéo, Abou Bakr al-Baghdadi « ne semble pas être parmi ses soutiens comme la première fois à Mossoul », a rappelé le premier ministre irakien, en référence à l’autre et unique fois où le chef djihadiste était apparu en public pour proclamer son « califat », il y a cinq ans.

Le groupe EI est « bien sûr une organisation internationale vaste et étendue qui va essayer de reconstituer la confiance de ses combattants, de perpétrer de nouveaux attentats », comme celui du 21 avril au Sri Lanka où des djihadistes ont tué 253 personnes, a-t-il ajouté. Cette vidéo « est une preuve supplémentaire que nous devons travailler ensemble pour vaincre les restes de Daech », a-t-il rappelé. « Personne n’est parti du principe qu’EI a disparu. Au contraire, nous allons encore réfléchir pendant un bon moment à comment l’éliminer définitivement », a abondé Mme Merkel.

« Si cette vidéo est bien authentique, cela confirme ce que nous répétons : Daech n’a plus de territoire, mais Daech n’a pas disparu pour autant », a de son côté réagi la ministre française de la Défense, Florence Parly. « Notre détermination contre ce groupe terroriste est intacte », a-t-elle assuré sur Twitter. « Hormis nos canons Caesar que nous ramenons d’Irak à la suite de la chute de Baghouz, le reste du dispositif — marins, aviateurs, formateurs — de l’opération Chammal demeure inchangé », fait-elle valoir.