Israël: «le processus de paix n’existe tout simplement pas»

«Plutôt que de parler de conflit, il vaut mieux parler d’occupation israélienne des territoires palestiniens parce qu’un conflit présuppose un certain équilibre entre deux parties», mentionne Yakov Rabkin, professeur d’histoire à l’Université de Montréal.
Photo: Said Khatib Agence France-Presse «Plutôt que de parler de conflit, il vaut mieux parler d’occupation israélienne des territoires palestiniens parce qu’un conflit présuppose un certain équilibre entre deux parties», mentionne Yakov Rabkin, professeur d’histoire à l’Université de Montréal.

Dans ce petit pays du Moyen-Orient, dont l’histoire est si intimement liée à celle de la Palestine, une alliance conclue avec des partis d’extrême droite considérés comme racistes permettra au premier ministre Benjamin Nétanyahou de se maintenir à la tête de l’État hébreu pour un 5e mandat. Jouissant d’un certain laisser-faire de la communauté internationale, « Bibi » pourrait bien procéder, comme promis en campagne électorale, à l’annexion des colonies juives de peuplement en Cisjordanie, portant un nouveau coup à toute tentative de résolution du conflit israélo-palestinien. Mais ce processus de paix était déjà sinon mort, à tout le moins sous le respirateur artificiel, rappellent des experts.

« Ce n’est pas un coup de grâce au processus de paix, puisque ce processus n’existe tout simplement pas », laisse tomber en entrevue Yakov Rabkin, professeur d’histoire à l’Université de Montréal et auteur du livre Comprendre l’État d’Israël.

Selon lui, c’est toute la rhétorique autour de la question israélo-palestinienne qu’il faut réviser. « Plutôt que de parler de conflit, il vaut mieux parler d’occupation israélienne des territoires palestiniens parce qu’un conflit présuppose un certain équilibre entre deux parties, alors que là, il n’y a aucun équilibre », poursuit-il, évoquant d’un côté la présence d’une puissance mondiale nucléaire et de l’autre, une population civile politiquement désorganisée.

L’utilisation du terme « conflit » mène à « une erreur de compréhension » dans laquelle s’enfonce l’Occident, croit M. Rabkin.

Photo: Thomas Coex Benjamin Nétanyahou
 

Depuis 1967, Israël occupe Jérusalem-Est ainsi qu’une partie du plateau syrien du Golan et de la Cisjordanie. Quelque 450 000 colons israéliens vivent dans des implantations civiles en Cisjordanie. Celles-ci sont illégales en vertu du droit international, mais, à quelques jours du vote de mardi, Benjamin Nétanyahou a promis de les annexer officiellement à l’État hébreu. Une proposition qui visait à rallier des partis d’extrême droite à la coalition menée par le Likoud, que Nétanyahou dirige depuis 2005. Malgré toute une série de poursuites pour corruption, fraude et abus de confiance qui lui pendent au bout du nez, le politicien de 69 ans, victorieux, sera ainsi appelé à former le prochain gouvernement.

Fin de la solution à deux États ?

Pour certains observateurs, la réélection de Nétanyahou sonne le glas à la solution à deux États, déjà morte et enterrée aux yeux d’autres intervenants. Contenue dans les accords d’Oslo de 1993, cette « solution » préconise la création d’un État palestinien vivant pacifiquement aux côtés d’Israël. Bien qu’il ne se dise pas aussi pessimiste, Thomas Juneau, professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa, reconnaît que la « solution à deux États devient extrêmement difficile à atteindre ».

L’humeur publique n’est pas sympathique aux concessions

Rien ne permet toutefois d’affirmer qu’elle aurait été ravivée par l’élection de Benny Gantz, l’ancien chef d’État-major de l’armée israélienne qui, à la barre de la coalition Bleu-Blanc, a franchi le fil d’arrivée deuxième aux élections législatives de mardi. « Le conflit est tellement profond, Israël a réalisé énormément [d’avancées] sur le terrain avec la colonisation, l’Autorité palestinienne est tellement affaiblie que même si Benny Gantz avait accédé au pouvoir, il aurait eu d’autres priorités », soutient-il.

Rachad Antonius, professeur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal, est tout aussi dubitatif quant à l’élan qu’aurait pu donner Benny Gantz aux négociations de paix. Bien que la coalition Bleu-Blanc soit moins campée à droite et qu’elle tienne un discours moins agressif, celle-ci revendique tout de même « des politiques qui nient ouvertement les droits des Palestiniens », rappelle-t-il. « C’est une droite qui se veut plus respectable. Par exemple, elle ne va pas revendiquer officiellement l’apartheid, mais elle va le pratiquer. Elle ne va pas parler d’annexion des colonies, mais elle dit qu’elle va les maintenir. »

Photo: Said Khatib Agence France-Presse Un adolescent palestinien a été tué par un tir de l’armée vendredi lors de manifestations à la frontière entre Israël et la bande de Gaza.

Car, faut-il le rappeler, la population israélienne approfondit, élection après élection, son penchant vers la droite. « Il faut voir Israël comme le leader de la droite internationale. La société israélienne est d’ailleurs très fière de l’être, elle ne s’en cache pas », avance Yakov Rabkin.

Une tendance vers la droite qui s’est concrétisée dans le jeu des alliances, devenu impératif pour départager un gagnant à l’issue des législatives de mardi, disputées à la proportionnelle. Le Likoud et la coalition Bleu-Blanc ont respectivement mis la main sur 36 et 35 sièges à la Knesset, qui rassemble 120 députés. Dans l’ultime manche pour départager un gagnant, Nétanyahou, en politicien redoutable, est sorti triomphant grâce à l’appui de formations d’extrême droite. Des partis qui « ont un langage ouvertement raciste et génocidaire et qui font l’apologie de l’apartheid officiel », rappelle M. Antonius.

« Il s’agit d’une situation et d’un discours politique très différents de ce qui est normal chez nous, c’est ce qui est important d’expliquer au public occidental », souligne M. Rabkin.

Une sécurité assurée

Dans ce contexte, « l’humeur publique n’est pas sympathique aux concessions » envers les Palestiniens, analyse Thomas Juneau. Depuis l’érection du mur entre Israël et la Cisjordanie, dont la construction a débuté en 2002 pendant la deuxième Intifada, la sécurité des Israéliens est assurée. « La réalité du conflit ne touche plus les gens dans leur quotidien. Il n’y a plus d’attaques perpétrées par des Palestiniens et le mur limite tous les types de contacts », explique-t-il.

« La majorité de la population israélienne est assez contente de la situation actuelle, renchérit M. Rabkin. Maintenant que les Palestiniens sont derrière le mur et qu’ils ne font plus d’explosions dans les cafés, ce qui se passe à 10 minutes de voiture de chez eux ne les intéresse pas. »

Devant le manque d’appétit pour des négociations de paix, sombrant aussi dans l’indifférence de la communauté internationale, plus préoccupée, rappelle Rachad Antonius, par la Syrie, le Yémen ou encore l’Iran, la Maison-Blanche dit persister à présenter un plan de paix, ficelé par Jared Kushner, le gendre de Donald Trump. Une initiative, attendue depuis des mois, qui provient d’un gouvernement ayant multiplié les décisions pro-israéliennes en reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël et l’annexion du Golan syrien par l’État hébreu, mais qui pourrait à tout le moins avoir le mérite de ramener l’effort de paix dans l’actualité internationale.