À Abou Dhabi, le pape et le grand imam d’Al-Azhar plaident ensemble pour la fraternité

Le pape François rencontre lundi le grand imam sunnite d’Al-Azhar, cheikh Ahmed al-Tayeb, à qui il avait rendu visite en Égypte en 2017.
Photo: Courtoisie / Vatican Media Le pape François rencontre lundi le grand imam sunnite d’Al-Azhar, cheikh Ahmed al-Tayeb, à qui il avait rendu visite en Égypte en 2017.

Le pape et le grand imam d’Al-Azhar ont condamné ensemble lundi toute discrimination contre les minorités religieuses et appelé à la fraternité, au deuxième jour d’une visite historique du souverain pontife dans une péninsule arabique minée par les conflits et les inégalités.

Premier chef de l’Église catholique à fouler le sol de cette région qui fut le berceau de l’islam, le pape argentin a prononcé son seul discours du jour devant un parterre international de dignitaires religieux chrétiens, musulmans et juifs, réunis à Abou Dhabi dans la capitale des Émirats arabes unis.

Toute la journée, le pape François, vêtu de blanc, et le grand imam sunnite de l’institut égyptien Al-Azhar, cheikh Ahmed al-Tayeb, en noir, se sont montrés ensemble fraternellement, côte à côte devant la grande mosquée Zayed — l’une des plus grandes de la planète —, puis s’embrassant sur la même tribune de la conférence interreligieuse, bombardée par une pluie de feuilles d’olivier.

Appel au dialogue

Les deux leaders religieux ont surtout cosigné en début de soirée un « document sur la fraternité humaine », appelant en particulier à la liberté de croyance et d’expression, à la protection des lieux de culte et prônant audacieusement une pleine citoyenneté pour les « minorités » discriminées.

Leur appel commun valorisant « la culture de la tolérance » et une « enrichissante » relation entre Occident et Orient, ne va toutefois pas jusqu’à admettre le droit à ne pas adhérer à une religion, dressant même un surprenant parallèle entre « l’extrémisme athée et agnostique » et « l’intégrisme religieux ».

Ce document « courageux » constitue une « étape de la plus grande importance dans le dialogue entre chrétiens et musulmans, un signe puissant de paix », a estimé le porte-parole du Saint-Siège, Alessandro Gisotti.

C’est une grave profanation du nom de Dieu de l’utiliser pour justifier la haine et la violence contre le frère. [...] Il n’existe pas de violence qui puisse être justifiée religieusement.

 

Auparavant, le pape avait prononcé un discours sur des thèmes très similaires, d’une résonance particulière dans une région où les inégalités sont flagrantes : communautés religieuses — notamment chrétiennes ou musulmanes chiites — se disant discriminées, millions de migrants pauvres sans droits ou hordes d’apatrides vivant aux marges de l’immense richesse pétrolière. En outre, le plus grand pays de la région, l’Arabie saoudite, interdit toute pratique religieuse autre que l’islam.

« Assalamou alaykoum » (« Que la paix soit sur vous »), a lancé le pape en arabe en démarrant un discours au cours duquel il a insisté sur la nécessité de garantir « la liberté religieuse » au-delà de la simple liberté de culte. Il a également demandé pour l’ensemble du Moyen-Orient « le même droit à la citoyenneté » pour les personnes « de diverses religions ».

La guerre, « grave profanation du nom de Dieu »

Le souverain pontife s’est une nouvelle fois fait l’avocat de la non-violence, de la paix et du désarmement. Pour lui, « la haine et la violence » au nom de la religion sont une « grave profanation du nom de Dieu ».

« La fraternité humaine exige de nous, représentants des religions, le devoir de bannir toute nuance d’approbation du mot guerre », a martelé le pape, mettant en exergue quatre pays de la région subissant « les conséquences néfastes » de conflits : le Yémen, la Syrie, l’Irak et la Libye.

Le pape s’est entretenu lundi avec le prince héritier d’Abou Dhabi et homme fort des Émirats, cheikh Mohammed ben Zayed, dont le pays intervient militairement au Yémen. Aucune information n’a filtré sur le contenu de l’entretien ni sur une possible évocation de la guerre au Yémen, qui a causé la pire crise humanitaire dans le monde, selon l’ONU.

La rencontre a eu lieu dans un immense palais et a été ponctuée par le passage d’avions de chasse laissant derrière eux une traînée de fumée aux couleurs jaune et blanche du Vatican.

La petite voiture bas de gamme de marque coréenne à bord de laquelle le pape argentin est arrivé a fait sensation aux Émirats arabes unis, contrastant avec les luxueuses voitures officielles défilant dans le parc du gigantesque palais doté de 70 coupoles en mosaïques de verre et d’or.

Dimanche, le pape avait pressé les protagonistes au Yémen de « favoriser de manière urgente le respect des accords établis » sous l’égide de l’ONU, surtout pour une trêve dans la ville portuaire de Hodeïda, essentielle à l’acheminement de l’aide internationale.

La population yéménite paie un lourd tribut et « de très nombreux enfants souffrent de la faim », avait-il rappelé.

Les Émirats sont critiqués par des ONG pour leur intervention militaire depuis 2015 au Yémen voisin aux côtés de l’Arabie saoudite qui a monté une coalition pour soutenir le pouvoir contre des rebelles appuyés par l’Iran.

Une grand-messe prévue mardi

Avant d’achever sa visite, le pape célébrera mardi matin une messe à Abou Dhabi devant 135 000 fidèles, présentée comme le plus grand rassemblement dans l’histoire du pays. Un événement inédit en terre musulmane.

Environ un million de catholiques — des travailleurs asiatiques pour la plupart — vivent aux Émirats, pays dont la population est composée à plus de 85 % d’expatriés et où ils peuvent pratiquer leur religion dans huit églises.

Les Émirats ont toujours cherché à projeter l’image d’un pays ouvert, même si ce pays pratique une politique de « tolérance zéro » à l’égard de toute contestation et notamment celle des adeptes de l’islam politique incarné par les Frères musulmans.