Sur la route d’Alep

Vue sur les embouteillages dans Bab al-Nasr, dans la vieille ville d’Alep
Photo: George Ourfalian Agence France-Presse Vue sur les embouteillages dans Bab al-Nasr, dans la vieille ville d’Alep

Début juillet 2018, le gouvernement syrien a appelé ses ressortissants réfugiés dans d’autres pays à « rentrer dans leur mère patrie » à la suite de « la libération de nombreuses régions qui étaient sous l’emprise des terroristes ». Pour une deuxième fois en près d’un an, l’écrivain et scénariste montréalais Jean-Pierre Gorkynian (Rescapé, VLB, 2015) s’est rendu à Alep, où habite encore une partie de sa famille. Récit.

Nous nous faufilons entre les voitures au rythme d’une musique électro. Dehors, les rues sont bondées, les trottoirs aussi. Ça grouille de monde. Un brouhaha où se côtoient marchands ambulants, taxis et motocyclistes. Les voies sont bordées de cafés et de terrasses sur lesquelles s’entassent joueurs de cartes, de trictrac et fumeurs de narguilés. C’est Aziziyé, un des quartiers les plus huppés d’Alep.

Mon cousin Gio détourne son regard de la route, son dernier souci, tente de trouver un nouveau morceau en faisant défiler son SoundCloud sur l’écran tactile de son téléphone. Il affiche un enthousiasme débordant à l’idée que j’écrive de nouveau sur sa ville. Il veut à tout prix que j’en reflète la grandeur, la beauté et le lifestyle.

Depuis ma dernière visite, qui remonte à pareille date l’an dernier, le régime syrien, appuyé par les Russes et le Hezbollah, n’a fait qu’enchaîner les victoires sur plusieurs batailles décisives : Raqqa et Hama en octobre 2017, la Ghouta-Orientale en mai 2018 et tout dernièrement, Deraa, berceau de la révolte syrienne. Le groupe État islamique réduit à ses derniers retranchements et la rébellion morcelée en une myriade de petits groupes dispersés aux quatre coins du pays, les derniers chiffres de l’Observatoire syrien des droits de l’Homme révèlent que les forces loyalistes contrôlent aujourd’hui plus de 60 % du territoire, alors que s’amorce la bataille d’Idleb. En sept ans, cette guerre aurait fait près de 470 000 morts et 11 millions de déplacés, selon les derniers chiffres recensés par la Banque mondiale.

De Beyrouth à Alep

C’est dans ce nouveau contexte que j’ai rejoint Gio à Beyrouth pour une deuxième année consécutive. Il y vit depuis quatre ans, où il travaille comme vendeur ambulant avec son père. Leurs faibles profits doivent couvrir à la fois leur propre subsistance et celle de la famille demeurée en Syrie. Comme l’an dernier, il a pour mission de me reconduire à Alep afin que je termine l’écriture de mon roman.

Photo: Jean-Pierre Gorkynian Un portrait de Bachar al-Assad et de Vladimir Poutine dans les rues d’Alep

À mon arrivée, et à ma grande surprise, je le trouve accompagné d’une jeune fille d’à peu près son âge. C’est son amie, Mariebelle. Originaire d’Alep, elle a fui la guerre avec sa famille en 2013 pour s’installer en Suède, en banlieue de Stockholm, où réside son oncle depuis plusieurs années. Elle sera du voyage avec nous. Ses motivations ? En dépit de ses parents, elle veut revenir à Alep pour y terminer ses études, trouver du travail et y vivre. Ou du moins, tenter sa chance. Pourquoi ? je lui demande. La Suède ne lui convenait pas ? Non, dit-elle. « C’était plate. » Dans ses poches, elle a 5000 dollars américains d’économies pour tenter l’aventure, ce qui, selon elle, devrait suffire à couvrir ses dépenses pendant environ un an et demi, à condition bien sûr de vivre chez sa tante.

À l’ambassade, où je suis censé récupérer mon visa, deux familles entières, venues tout droit des États-Unis, mais dont les parents sont de nationalité syrienne, attendent d’avoir leurs papiers en règle afin de traverser la frontière. L’une de Los Angeles, venue pour assister aux célébrations d’un mariage à Alep, l’autre de Detroit, ayant tout simplement choisi la Syrie comme destination vacances.

Une crise socio-économique

Nous quittons Beyrouth par le nord vers la frontière de Dabousieh, qui sert essentiellement de transit pour les marchandises et les migrants en situation régulière. Plus au sud, vers Ersal, ils sont quelques dizaines de milliers de réfugiés, massés dans les camps, à tenter un retour vers des zones placées sous le gouvernement syrien, à la suite d’accords locaux, selon un dernier communiqué du HCR.

Ce qui n’est pas le cas de Gio ni de Mariebelle d’ailleurs. Ils font partie des chrétiens de la haute bourgeoisie d’Alep qui ne se sont jamais solidarisés avec la rébellion. Quand celle-ci gagne leur ville en 2012, les insurgés s’emparent rapidement des quartiers pauvres à l’est, mais échouent à remporter toute la ville, abritant principalement les riches commerçants, les industriels et les hauts fonctionnaires. Pendant près de quatre ans, la cité sera séparée entre sa partie est, tenue par une multitude de factions rebelles, et sa partie ouest tenue par les loyalistes, chaque camp cherchant à encercler l’autre. La guerre ravagera ainsi nombre de commerces et d’industries tout en infligeant de lourds dommages aux infrastructures. Un vrai désastre pour le père de Gio, fournisseur en pièces et en appareillages hydrauliques, dont les quatre entrepôts répartis à travers la ville seront anéantis.

Une paix retrouvée ?

La première chose qui me frappe en arrivant à Alep, c’est la diminution notable de bombardements en direction des banlieues nord de la ville, et la disparition des barrages, surtout dans Alep-Ouest, naguère érigés tous les deux ou trois coins de rue. Pendant mon séjour qui durera une semaine, nous serons toutefois arrêtés à Bustan El Qasr, ce quartier populaire d’Alep-Est, ancien bastion rebelle, autrefois le poste de contrôle Charlie des Aleppins qui entravait le passage entre la partie est et ouest de la cité. On m’aurait vu sortir mon téléphone pour « filmer » à l’intérieur de ce territoire, objet de ma recherche, qui semble être demeuré une enclave bien gardée par la police militaire. Une imprudence de ma part, car, craignant un nouveau soulèvement de la population, celle-ci demeure à l’affût de tout acte suspect. À voir nos lunettes de soleil et nos chemises friquées, le militaire qui nous interroge voit clairement que nous ne sommes pas de la place et demande à vérifier mes photos, sur lesquelles il ne constate que des bâtiments écroulés, à défaut de trouver des installations militaires qui auraient pu m’incriminer. Gio me présente comme son cousin canadien, un touriste venu visiter « son pays ».

« Ajnabi ! »(Étranger !) répètent tour à tour les militaires interloqués avec leurs kalachnikovs en bandoulière, en s’échangeant mon passeport canadien, comme une curiosité.

Après que Gio eut fait déferler un déluge patriotique sur toute la compagnie, rappelant, la main sur le coeur, que « l’armée nationale » faisait « un travail remarquable », nous sommes finalement libérés, sous promesse d’aller traîner ailleurs.

Nous recevons un coup de fil de ma tante : le repas est prêt. Gio passe en troisième vitesse et fait claironner son klaxon, sa méthode préférée pour décongestionner la circulation.

Arrivés à la maison, nous empruntons l’ascenseur. Il y a l’eau et l’électricité courantes (presque) sans interruption, une première en huit ans de guerre, sur la foi de ma tante. La table est dressée avant même notre arrivée, et les marmites dégagent un de ces fumets qui valent à eux seuls tout le périple de Montréal à Alep.

Alors que je m’apprête à me faire servir un repas digne d’un sultan, une notification retentit sur mon cellulaire : attentats à la ceinture explosive à Soueïda, dans le sud du pays, à environ 400 km d’Alep. Bilan : 250 morts. Le plus lourd dans la région depuis le début du conflit selon l’OSDH. L’attaque est revendiquée par Daech.

Inquiet, je fais part de la nouvelle à table. Tout le monde est déjà au courant. « Mais ne t’en fais pas, a tôt fait de rassurer Gio en agitant sa main avec impatience. C’est loin… très loin… dans les campagnes… Ici, il n’y a plus rien… Tout est terminé… »

« Mais… »

« Yallah, mange habibi, mange », m’enjoint ma tante en déposant l’assiette fumante sous mon nez.

Et je cède, sans rouspéter.

Le point sur la situation actuelle

Alors que la Syrie s’apprête à tenir dans un mois ses premières élections locales depuis 2011, le conflit opposant le régime de Bachar al-Assad aux rebelles et au groupe armé État islamique s’enlise. À l’heure actuelle, les forces gouvernementales syriennes contrôleraient près des deux tiers du pays, tandis que les djihadistes, les rebelles et les milices kurdes se partagent le reste du territoire.

D’un côté comme de l’autre, en plus de sept ans de conflit, les bilans sont toutefois lourds. Ainsi, en plus des centaines de milliers de morts, les plus récentes données de l’Agence de Nations unies pour les réfugiés font état de « plus de 5,6 millions de personnes [qui] auraient fui la Syrie depuis 2011 ». Ces dernières auraient trouvé refuge dans les pays voisins, comme le Liban, la Turquie et la Jordanie, mais aussi bien au-delà les frontières de la région.

Par ailleurs, toujours selon les données colligées en août par les observateurs de la Banque mondiale et des agences des Nations unies, on compterait plus de six millions de déplacés internes qui, en raison des multiples frappes menées tant par le régime Assad que par les forces de la coalition internationale, ont été forcés de fuir leur domicile depuis le début du conflit. Et malgré les efforts des organismes d’aide humanitaire, près de trois millions d’entre eux vivent toujours dans des zones difficiles d’accès.

Le Devoir