Crise de doutes pour le président turc Erdogan

«Les électeurs ne parlent pas. Ils n’osent pas déclarer leurs véritables intentions.» Ces propos reviennent dans la bouche des responsables de nombreux instituts de sondage.
Photo: Aris Messinis Agence France-Presse «Les électeurs ne parlent pas. Ils n’osent pas déclarer leurs véritables intentions.» Ces propos reviennent dans la bouche des responsables de nombreux instituts de sondage.

Le chef de l’État, homme fort du pays depuis 15 ans, se voit pour la première fois menacé lors des élections générales anticipées qu’il a convoquées dimanche. Celui qui voulait consolider encore son pouvoir doit désormais tenter de le conserver. Analyse.

Convoquées à la hâte le 18 avril, les élections législatives et présidentielles qui se tiennent dimanche en Turquie marquent la volonté de Recep Tayyip Erdogan de parachever sa marche vers un pouvoir quasi absolu. Le pari présente de gros risques et de nombreuses inconnues, tant pour le raïs que pour la stabilité de la Turquie.

Le détonateur économique

Premier sujet d’inquiétude des Turcs, la situation économique du pays aura été le moteur de cette campagne électorale. C’est la menace d’une crise imminente qui aurait même en partie décidé le président Erdogan à annoncer la tenue de ces élections anticipées. La liste des maux est longue. La livre turque a perdu près de 20 % de sa valeur par rapport au dollar depuis le début de l’année. L’inflation dépasse les 12 %. Le chômage s’enracine autour de 17 %. Et l’incertitude qui pèse sur le scrutin ne fait qu’exacerber les inquiétudes des marchés et des investisseurs financiers à l’égard de la Turquie et de son dirigeant. Jusque-là plébiscités lors des scrutins grâce à des indicateurs au vert et un taux de croissance fringant, Erdogan et son parti islamo-conservateur, l’AKP, pourraient bien pâtir dans les urnes des nuages sombres qui s’accumulent au-dessus de l’économie turque.

L’incertitude des prévisions

« Les électeurs ne parlent pas. Ils n’osent pas déclarer leurs véritables intentions. » Ces propos reviennent dans la bouche des responsables de nombreux instituts de sondage. Qu’ils soient pro-AKP ou considérés comme « sérieux », ils n’ont cessé de faire valoir la volatilité des réponses des électeurs, comme leur réticence à s’exprimer. « Habituellement, pour remplir 18 questionnaires, un enquêteur doit frapper à 40 portes, indique le responsable de l’institut Gezici dans le quotidien Cumhuriyet. Cette fois, il lui fallait frapper à 120 portes. » Conséquence, les résultats contradictoires des différents sondages publiés font le grand écart. Le score attribué à Erdogan pour le premier tour de la présidentielle varie ainsi entre 40 et 60 %.

Des alliances improbables

Deux principales alliances concurrentes se présentent aux élections législatives. L’Alliance du peuple (Cumhur Ittifaki) est celle du pouvoir sortant, avec l’AKP allié au parti ultranationaliste de droite MHP. L’Alliance de la nation (Milli Ittifaki) est formée, elle, de quatre partis d’opposition aussi disparates par leur taille que par leur ancrage politique. Parmi eux, le Parti républicain du peuple (CHP, centre gauche, laïque), qui mène le groupe par son poids de première force d’opposition du pays ainsi que par l’ascension de son candidat à la présidentielle, Muharrem Ince, qui grappille du terrain sur Erdogan. En revanche, l’assemblage avec d’une part le nouveau parti IYI (libéral, nationaliste et pro-occidental) et d’autre part le vieux parti islamiste Saadet (« félicité ») peut difficilement constituer une option de gouvernement.

« C’est une coalition fourre-tout, incohérente et opportuniste, estime Dorothée Schmid, directrice de la recherche sur le Moyen-Orient et la Turquie à l’Institut français des relations internationales. Plutôt que “tout sauf Erdogan”, elle semble fondée sur un “tout sauf les Kurdes”. » Le Parti démocratique des peuples (HDP), pro-kurde et deuxième force d’opposition, n’a pas été convié à rejoindre l’alliance.

Les Kurdes, faiseurs de roi ?

Ce sera l’un des enjeux majeurs de ce scrutin : le HDP va-t-il franchir le seuil national de 10 % nécessaire pour siéger au Parlement ? Du résultat de cette formation de gauche qui récolte la majorité de ses voix dans le sud-est du pays (à majorité kurde) dépend l’issue deslégislatives. En effet, si le HDP venait à passer ce barrage, il priverait dans le même temps l’AKP — son seul rival électoral dans le Sud-Est — d’une soixantaine de sièges de députés et ainsi de sa majorité, trustée depuis 2002. Présent à l’Assemblée, le HDP pourrait devenir un potentiel partenaire des autres partis d’opposition. Avant d’en arriver là, le HDP a dû traverser une campagne extrêmement tendue, émaillée de violences et d’arrestations. Aujourd’hui, plusieurs milliers de ses membres, dont son ancien leader et candidat à la présidentielle de dimanche Selahattin Demirtas, sont toujours emprisonnés.

La peur du bourrage d’urnes

Avec des sondages très incertains, la crainte de fraudes gagne une partie de l’électorat de Turquie. Pour tenter de pallier cela, les quatre principaux partis d’opposition du pays ainsi que des ONG ont décidé de mettre sur pied une plateforme pour réaliser leurs propres décompte et validation des voix. L’objectif est ainsi d’éviter le scénario du référendum d’avril 2017, un scrutin entaché par d’importantssoupçons. Mais plusieurs décisions récentes de la majorité et du Haut Comité électoral, comme la prise en compte, le jour du scrutin, des bulletins et enveloppes sans tampon officiel, ont ravivé la peur du bourrage d’urnes. Une crainte particulièrement présente dans le sud-est de la Turquie, où le HDP dénonce la présence massive de forces de sécurité qui pourraient décourager leurs électeurs.