Irak: les candidats indépendants font une percée inattendue aux législatives

Le premier ministre sortant est devancé dans toutes les provinces à l’exception de celle de Ninive, dont le chef-lieu est Mossoul.
Photo: Ahmad al-Rubaye Agence France-Presse Le premier ministre sortant est devancé dans toutes les provinces à l’exception de celle de Ninive, dont le chef-lieu est Mossoul.

Les Irakiens ont marqué leur rejet de la classe politique en plaçant en tête des législatives deux listes anti-système, qui ont largement distancé le premier ministre Haider al-Abadi, soutenu par la communauté internationale et donné favori.

Ces deux mouvements, l’un emmené par le chef religieux populiste Moqtada Sadr et l’autre par la coalition paramilitaire proche de l’Iran Hachd al-Chaabi, ont adopté dans le passé une rhétorique antiaméricaine, même s’ils ont combattu aux côtés des forces de Washington contre le groupe armé État islamique (EI).

L’alliance inédite du leader chiite et des communistes sur un programme anticorruption (« La marche pour les réformes ») arrivait en tête dans six des 18 provinces, dont Bagdad, et en seconde position dans quatre autres.

Ses partisans, qui manifestent chaque semaine contre la corruption à travers le pays, se sont rassemblés dans la nuit dans le centre de Bagdad pour célébrer « la victoire sur les corrompus » et « une nouvelle étape pour le peuple irakien », comme l’a dit à l’AFP l’un d’eux, Zeid al-Zamili, 33 ans.

L’Alliance de la Conquête, une liste d’anciens commandants et combattants du Hachd al-Chaabi, prenait la tête dans quatre provinces, dont la ville méridionale de Bassorah, et était en seconde position dans huit autres, au moment de mettre sous presse.

M. Abadi est devancé dans toutes les provinces à l’exception de celle de Ninive, dont le chef-lieu est Mossoul, l’ancienne « capitale » du groupe EI où M. Abadi avait annoncé la « libération » en juillet 2017.

Dans un premier temps, différents responsables politiques avaient placé le premier ministre sortant en tête, semblant indiquer qu’il conserverait son poste.

Faible mobilisation

Pour ce premier scrutin après la victoire sur le groupe EI, 44,52 % des inscrits ont voté selon la commission électorale, soit la participation la plus basse depuis la chute du régime de Saddam Hussein, en 2003.

Indépendamment de leur province ou de leur confession, ceux qui ont voté ont dit vouloir de « nouvelles têtes » pour amener du sang neuf dans une classe politique inamovible depuis 15 ans.

Mais de façon générale, les électeurs ont infligé un revers à l’ensemble de la classe politique en boudant massivement les urnes.

« L’importante abstention résulte du fait que les politiques menées depuis 15 ans ne convainquent plus les électeurs. Cet acte volontaire de boycotter les bureaux de vote illustre ce refus et la perte de confiance » dans les élus sortants, constate le politologue Amir al-Saadi.

Pour ce professeur de sciences politiques à l’Université de Bagdad, « la plupart des programmes des partis politiques des législatures précédentes étaient très attrayants sur le papier, mais dans la pratique, les promesses se sont envolées ».

« On n’a plus confiance », a réagi Naufel Nafea, 24 ans, qui n’a pas voté. Son camarade, Mahmoud Sakban, lui, a quand même décidé de voter, car « c’est dommage » de s’abstenir, dit-il en racontant sa longue et vaine recherche de travail.

Kurdes

L’abstention a été moindre parmi les Kurdes et à Mossoul, nouvellement libérée du joug des djihadistes.

La participation des Kurdes, chassés des zones disputées par Bagdad et toujours englués dans les conséquences négatives du référendum d’indépendance, est de sept à neuf points supérieure à celle nationale.

Dans la province multiethnique de Kirkouk, les rivalités entre Kurdes, Arabes et Turkmènes ont suscité des échauffourées et pourraient mener à un second dépouillement manuel des voix.

La liste du vice-président laïc Iyad Allawi, bien placée dans les régions sunnites, reste la première force représentant cette minorité.

Mais ailleurs, notamment à Bagdad, où la participation n’atteint que 32 %, selon des sources à la commission électorale, « les Irakiens avaient le sentiment que les jeux étaient faits, les élections étaient pré-packagées », affirme Karim Bitar, directeur de recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

Dans un pays où les jeunes représentent 60 % de la population, ils ont été les grands absents de ce scrutin.

Car, poursuit M. Bitar, « le système communautaire et le clientélisme roi créent des barrières à l’entrée des véritables forces de changement, ce qui démotive les électeurs ».

Nombre d’Irakiens affirment ne pas croire en ce scrutin proportionnel complexe qui porte au gouvernement une coalition hétéroclite et répartit les postes au plus haut niveau de l’État entre des membres de différentes communautés.

Car pour eux, dans un pays où le système politique a été calibré pour empêcher toute domination d’un parti, Washington et Téhéran, qui sont à couteaux tirés, auront leur mot à dire dans la formation du gouvernement.