En Iran, les ultras se sentent pousser des ailes

Des députés brûlent un drapeau américain au parlement iranien au lendemain de l’annonce du président Donald Trump du retrait des États-Unis de l’accord nucléaire.
Photo: Islamic Consultative Assembly News Agency Agence France-Presse Des députés brûlent un drapeau américain au parlement iranien au lendemain de l’annonce du président Donald Trump du retrait des États-Unis de l’accord nucléaire.

Malgré l’espoir du président modéré Hassan Rohani de maintenir l’accord, le retrait américain le fragilise sur la scène nationale.

Deux images résument l’état de la classe politique iranienne après la décision de Trump de réimposer des sanctions contre l’Iran, en violation de l’accord sur le nucléaire signé en 2015. La première : le président Hassan Rohani s’exprime mardi soir en direct à la télévision d’État, ses ministres alignés un peu benoîtement à ses côtés. Le propos alterne propositions et menaces. « Nous devons attendre de voir ce que les cinq grands pays [Allemagne, Chine, France, Royaume-Uni et Russie] vont faire, tempère Rohani. Si à la fin de cette courte période, nous arrivons à la conclusion que les intérêts du peuple iranien sont assurés malgré les États-Unis et le régime sioniste […], l’accord nucléaire restera en vigueur et nous pourrons agir pour l’intérêt de la paix et la sécurité de la région et du monde. »

En revanche, avertit le modéré réélu l’an dernier, si ces conditions ne sont pas remplies, Téhéran relancera ses activités nucléaires : « J’ai ordonné à l’Organisation iranienne de l’énergie atomique de prendre les mesures nécessaires […] pour qu’en cas de nécessité, nous reprenions l’enrichissement d’uranium industriel sans limites. »

Deuxième image : mercredi matin, au lendemain de l’annonce de Trump, des députés conservateurs se ruent à la tribune du Parlement et chantent « mort à l’Amérique » en brûlant laborieusement un drapeau étoilé et une feuille représentant l’accord. Une ultime gesticulation dans la lignée de leur position depuis le tout début des discussions en 2013. « Ils refusent l’idée même de négociation avec les États-Unis, en partant du principe qu’on ne peut en aucun cas leur faire confiance, commente un analyste proche du gouvernement Rohani, Reza Nasri. Ceux-ci vont redoubler leur rhétorique, ils peuvent même constituer un obstacle à la tentative de Rohani de poursuivre les négociations avec les Européens, en expliquant que l’Europe est tout aussi peu fiable que les États-Unis. »

C’est toute la perversité de la décision de Trump : en menaçant l’accord, qui est au coeur de la politique de Rohani, le président américain renforce ses détracteurs, soit le camp ultraconservateur. Certains députés l’ont bruyamment démontré dès mercredi. D’autres, dans les franges non élues du régime, s’en sont froidement réjouis, sur le ton de l’évidence. Le commandant en chef des puissants Gardiens de la révolution, le général Mohammad Ali Jafari, s’est « félicité » de la décision de Trump : « Il était clair dès le début que les États-Unis ne sont pas dignes de confiance. » Le guide suprême, Ali Khamenei, a réagi mercredi. « Je ne fais pas confiance non plus aux trois pays de l’UE. Vous voulez conclure un accord, obtenez des garanties réelles, car demain ils feront la même chose que les États-Unis », a lancé le véritable chef de l’État à l’adresse des défenseurs de l’accord.

Je ne fais pas confiance non plus aux trois pays de l’UE. Vous voulez conclure un accord, obtenez des garanties réelles, car demain ils feront la même chose que les États-Unis.

Malaise

Sur les réseaux sociaux, les soutiens anonymes de ces conservateurs se sont déchaînés, relève sur Twitter la chercheuse Ariane Tabatabai. Premier argument : « On vous l’avait bien dit. » Puis viennent les critiques contre Rohani, coupable à leurs yeux de croire encore que l’accord peut être sauvé en faisant confiance aux Européens. Enfin, ils s’en prennent à la population iranienne qui avait fêté la signature de l’accord en sortant dans les rues le 14 juillet 2015. Signe qu’au-delà de la classe politique, la société iranienne se fissure désormais. Élu et réélu sur le projet pragmatique de redresser l’économie du pays, en mettant fin aux sanctions et donc en signant un accord sur le nucléaire, le président Rohani a déçu. Les manifestations violentes et éparses dans des dizaines de villes l’ont brutalement démontré au début de l’année. Même si les ultraconservateurs ont soufflé sur les braises de la contestation, et malgré la disparité des mots d’ordre et des revendications, la racine de ce malaise était essentiellement économique, les plus mobilisés étant aussi les plus pauvres. Depuis, les prix ont continué d’augmenter, et le cours de la monnaie iranienne de chuter.

La pression sur la société civile n’a, elle, pas diminué. Arrestations de binationaux et d’écologistes, répression des femmes qui se dévoilaient symboliquement dans la rue… Le pouvoir judiciaire, entre les mains des ultras, et les Gardiens de la révolution poursuivent une stratégie de harcèlement, contre laquelle l’exécutif semble impuissant. Alors qu’Emmanuel Macron souhaitait sauver l’accord avec une négociation plus globale, comprenant la politique régionale de l’Iran et son programme balistique, la marge de manoeuvre de Rohani est plus réduite que jamais.