Que faire quand les attaques visent écoliers et journalistes?

Photo: Shah Marai Agence France-Presse Le chef photographe de l’Agence France-Presse en Afghanistan, Shah Marai, figure parmi les victimes du double attentat à Kaboul. La photo ci-dessus est de lui: un homme pleure la mort de son père, tué par des hommes armés (12 octobre 2016).

C’est la terreur, au carré. Le premier attentat suicide a frappé vers 8 h à Kaboul, heure de rentrée au siège des services de renseignement afghans et dans une école d’anglais toute proche. Les forces de l’ordre, les secouristes et les journalistes sont arrivés sur les lieux rapidement. La seconde explosion a surtout fauché les reporters. Selon une source sécuritaire, le porteur de bombe s’était faufilé parmi eux « muni d’une caméra ».

Le double meurtre de masse, d’une férocité inouïe, même à l’échelle afghane, a fait au moins 25 morts et le double de blessés, des employés de bureau, des enfants de l’établissement scolaire et vraisemblablement neuf journalistes.

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Radio Free Europe a perdu trois correspondants : Abadullah Hananzai, Maharram Durrani et Sabawoon Kakar. Quatre autres employés afghans de deux télévisions locales sont morts, tout comme Shah Marai, chef du service photo de l’Agence France-Presse à Kaboul. Ses photos ont été diffusées dans les médias du monde entier. L’AFP a continué son travail en couvrant l’attentat.

Le journaliste Guillaume Lavallée a appris la nouvelle des attentats concomitants à la radio. Il a immédiatement pensé à son ancien collègue photographe de l’AFP. Il s’est effondré en constatant que le pire s’était produit.

« Marai était une âme pure avec un grand coeur d’Afghan, un homme extrêmement généreux et rieur », raconte au Devoir M. Lavallée, maintenant professeur de journalisme à l’École des médias de l’UQAM. « Il blaguait constamment. Il avait un appétit de vivre grandiose. »

Le professeur explique que le doyen des photographes de presse de Kaboul connaissait très bien le danger lié aux deuxièmes déflagrations, celles que craignent le plus les preneurs d’images, toujours les premiers dépêchés sur les lieux de l’action, et le plus vite possible. À la limite, les mots peuvent attendre un peu en retrait, tandis que les photos et les vidéos, elles, non.

« Comment pourra-t-on maintenant demander aux journalistes de faire leur travail sur le terrain ? » demande le professeur de journalisme qui a été en poste au Moyen-Orient et en Europe. Les attentats sont faits pour les dissuader de faire leur boulot, et ça pourrait bien marcher. […] La première victime de la guerre, c’est la vérité. »

Attentats non revendiqués

La double attaque du matin a été revendiquée par le groupe État islamique. La section de l’organisation connue sous le nom de Province de Khorasan (le nom médiéval de l’Afghanistan) a vite diffusé sur un site affilié un message expliquant que ses « martyrs » visaient les « renégats » du service de renseignements.

Une autre bombe a tué 11 enfants dans le sud du pays plus tard en matinée lundi. La BBC a aussi annoncé l’assassinat par balle d’Ahmad Shah, un de ses reporters afghans dans le sud-est du pays. Ces deux autres attentats n’ont pas été revendiqués.

Le nombre de journalistes tués en quelques heures pourrait donc atteindre la dizaine, soit les deux tiers du total de toute l’année dernière, selon le tout récent rapport de Reporters sans frontières (RSF). Certaines parties du pays sont devenues des « trous noirs de l’information » selon la synthèse de RSF, qui plaçait l’Afghanistan au 118e rang mondial pour la liberté de presse, mais avant les attentats de lundi.

« S’il y a une escalade, elle ne date pas d’aujourd’hui », commente Micheline Lévesque, responsable pour l’Afghanistan, l’Indonésie et le Cambodge de l’ONG québécoise Développement et Paix. Elle connaît bien Kaboul. Elle y était à pareille date l’an dernier. « Tous nos partenaires sur le terrain le disent, la situation est de pire en pire. »

La saison des attentats commence habituellement au printemps. Les talibans ont annoncé officiellement le début de leur nouvelle offensive annuelle la semaine dernière. Sauf que, maintenant, le groupe armé État islamique vient concurrencer les talibans dans l’horreur alors que des élections se préparent pour octobre. Un bureau d’enregistrement des votants a été attaqué la semaine dernière à Kaboul. L’explosion a fait 57 morts et plus de 100 blessés, dont 17 enfants.

Développement et Paix travaille en collaboration avec les Catholic Relief Services américains en offrant de l’aide aux femmes, notamment pour faire respecter une loi de 2009 sur l’élimination de certaines formes extrêmes de violence conjugale. Environ 400 employés afghans s’activent dans le pays pour les deux ONG. Ils sont appuyés par 7 ressortissants étrangers.

« Pour la sécurité, c’est toujours mieux d’embaucher des travailleurs locaux et de les faire voyager le moins possible, explique Mme Lévesque. Mais la situation se détériore pour eux aussi, et des ONG perdent du personnel, qui songe aussi à fuir à l’étranger. »

Que faire ?

Mme Lévesque, comme M. Lavallée, répète que le travail de terrain des humanitaires (ou des médias) demeure d’autant plus nécessaire que la situation empire. « On ne peut pas ne pas appuyer les Afghans qui continuent le travail pour améliorer leur pays ou témoigner du conflit », résume-t-elle.

Reste que l’entrée sur la scène macabre du groupe État islamique change la donne en élevant l’horreur vers de nouveaux sommets, pour ainsi dire hors humanité.

« Il est beaucoup plus difficile de faire des négociations avec [le groupe EI] », explique Walter Dorn, professeur titulaire du Collège militaire royal du Canada à Toronto, spécialiste des missions de maintien de la paix et de la prévention des conflits. « Ce groupe est beaucoup plus brutal et encore plus idéologique que les talibans. »

Des centaines de personnes ont été tuées ou blessées depuis le début de l’année, surtout à Kaboul. Le président du pays, Ashraf Ghani, a lancé un appel aux talibans en février pour qu’ils participent à des négociations de paix sans conditions préalables afin de « sauver le pays » après plus de 16 ans de guerre.

« [Le groupe EI] n’est pas intéressé par la liberté de presse parce qu’il refuse l’idée même de la liberté de presse, conclut M. Dorn. Cette organisation voit le monde par le filtre du djihad violent, sans liberté d’expression, sans compassion pour les autres êtres humains. Cette forme de violence religieuse extrême sape non seulement les droits de la personne, mais aussi l’islam et la paix que l’islam recherche. »

Pour lui, la solution ne pourra pas venir d’un retour des soldats des États-Unis ou du Canada, stratégie qui a échoué. Il miserait plutôt sur une force de maintien de la paix et de reconstruction du pays sous gouverne des Nations unies. Cette force serait composée majoritairement de Casques bleus de pays musulmans pour la rendre plus acceptable aux yeux des Afghans, enfin, de certains d’entre eux…