Bagdad, la cité des 1001 ruines

Des travailleurs dans le centre de Bagdad. Quinze ans après la chute de la dictature et de multiples guerres, l’Irak n’est toujours pas parvenu à se reconstruire.
Photo: Ahmad Al-Rubaye Agence France-Presse Des travailleurs dans le centre de Bagdad. Quinze ans après la chute de la dictature et de multiples guerres, l’Irak n’est toujours pas parvenu à se reconstruire.

Des palissades de tôle ondulée encerclent la place Ferdaous au centre de Bagdad. Un pan arraché du mur métallique laisse voir la terre retournée du grand terre-plein où se dresse un misérable petit palmier. Ce carrefour, où la statue de Saddam Hussein a été déboulonnée en avril 2003 sous le regard de milliers d’Irakiens en liesse et de dizaines de millions de téléspectateurs à travers le monde, est encore en chantier. Un lieu à l’image de l’Irak qui, quinze ans après la chute de la dictature et de multiples guerres, n’est toujours pas parvenu à se reconstruire.

Plusieurs projets de restauration de la place Ferdaous ont bien été lancés : ils n’ont pas abouti car confiés à des sociétés véreuses par des responsables corrompus. Mais depuis septembre 2017, un plan global d’aménagement d’une vingtaine de places de Bagdad, financé par un groupe de banques publiques et privées, a été annoncé. Un plan qui s’inscrit dans le nouvel élan de « la victoire éclatante » contre le groupe État islamique, proclamée en décembre par le premier ministre irakien, Haider al-Abadi.

Laver l’humiliation

« L’Irak victorieux » s’affiche sur des pancartes géantes dans tout Bagdad. Des portraits de ses héros, soldats et miliciens « martyrs », s’étalent par centaines sur les murs de protection qui asphyxient la capitale bunkérisée. Des images qui mettent de la couleur sur ces hauts rideaux de béton armé, les T-walls, qui encerclent les bâtiments officiels, les résidences d’organisations internationales, de personnalités politiques et autres hommes d’affaires. Ces murs modulaires, dressés pour empêcher les attentats kamikazes qui ont ravagé Bagdad pendant des années, obstruent l’horizon. Des rues barrées et des postes de contrôle imposants, avec soldats et blindés, créent des embouteillages monstres toute la journée.

« Nous payons cher cette exhibition de sécurité, rouspète le chauffeur du taxi bloqué devant un des barrages. Ils ne contrôlent rien en réalité. Ici, je pourrais passer avec un coffre plein d’explosifs sans être repéré. On l’a vu lors de l’attentat du marché de Karrada. Plus de 300 morts. Ce devait être encore à cause d’un matériel de détection défaillant acheté par les pourris du gouvernement. » Une évocation de l’attaque kamikaze au camion piégé du 3 juillet 2016, revendiquée par le groupe EI, que notre chauffeur relie au scandale révélé en 2013 quand un homme d’affaires britannique avait vendu au gouvernement irakien des « détecteurs d’explosifs » alors qu’il s’agissait de clubs de golf aimantés destinés à ramasser les balles. Le drame du marché de Karrada revient souvent dans la bouche des Irakiens pour souligner l’incompétence et la corruption de leurs dirigeants. Une tragédie qui nourrit la méfiance.

Car le scepticisme reste de mise à l’heure où est officiellement décrétée la « victoire définitive » contre le terrorisme ouvrant la voie à la reconstruction du pays. Il n’échappe pas aux Irakiens qu’en mettant en avant leur triomphe militaire, leurs autorités veulent d’abord laver l’humiliation de 2014. L’armée irakienne avait alors cédé le tiers du territoire du pays devant l’avancée de quelques centaines de djihadistes du groupe EI. Elle avait abandonné, comme à Mossoul, deuxième ville d’Irak, ses équipements lourds, ses stocks d’armes et l’argent contenu dans les coffres des banques.

Il s’agit aussi de réaffirmer l’autorité d’un État après des années d’instabilité. Au lendemain de l’invasion américaine qui a chassé Saddam Hussein du pouvoir en 2003, toutes les institutions de l’État ont été démembrées sous couvert de nettoyage de l’ancien régime baasiste. Puis une guerre civile sanglante (attentats et confrontations entre chiites et sunnites qui ont fait près de 50 000 morts entre 2004 et 2014) s’est doublée d’attaques de la « résistance » contre les envahisseurs menés par les djihadistes d’al-Qaïda et par les milices de Moqtada al-Sadr.

Khôl

Le temps de tourner la page de tous ces conflits est-il arrivé ? « La force des Irakiens qui ont réussi à vaincre Daech par leurs sacrifices me rend confiant dans l’avenir », assure Hamed al-Hamarani. Jovial, le sexagénaire qui se présente comme « écrivain satyrique » se plaît à contredire ses compagnons attablés au café Ridha Alwan, rendez-vous des intellectuels dans le quartier de Karrada. « À contresens » est d’ailleurs le titre qu’il a choisi pour sa chronique dans le quotidien Al-Moraqeb al-Iraqi (« l’observateur irakien »), organe officiel des brigades du Hezbollah local.

L’homme, fier d’être employé par la publication de l’une des principales milices du Hachd (la coalition paramilitaire formée en 2014 ayant participé à la « guerre de libération » contre le groupe EI), répercute habilement le discours de rigueur sur le rebond de l’Irak. C’est que de nombreux groupes militaires et partis politiques irakiens cherchent à récolter les raisins de la victoire sur Daech et rivalisent pour peser dans la bataille des législatives prévues en mai.

Mais si l’on se fie au nombre de ses portraits dans Bagdad, le leader le plus populaire d’Irak est… un martyr tombé le 10 octobre 680 à Kerbala : l’imam Hussein, petit-fils du Prophète, dont l’assassinat par les troupes du calife de Damas est à l’origine du schisme entre sunnites et chiites. Avec son visage de Jésus-Christ oriental, sa barbe noire, ses yeux maquillés de khôl et son turban vert, il est présenté dans les rues des quartiers chiites comme le héros de la victoire contre le groupe EI. « Labayk Hussein » (« À tes ordres, Hussein »), le cri de ralliement des batailles, est ici omniprésent.

« Habileté »

De façon plus concrète, l’homme qui paraît le plus pressé d’incarner l’Irak d’après-guerres est le premier ministre Haider al-Abadi. Celui qui a pris les rênes du gouvernement au lendemain de la chute de Mossoul, à l’été 2014, a été un point d’appui pour la coalition internationale. Son « habileté » est vantée par les diplomates occidentaux. L’un d’entre eux reconnaît qu’« Abadi raconte à chacun ce qu’il veut entendre. Il adapte son discours aux Américains, aux Européens, aux Iraniens, aux Arabes du Golfe ou à l’opinion internationale ». Lancé dans la campagne électorale en même temps que dans celle de la reconstruction, Abadi doit maintenant adapter son discours aux électeurs. Il a encore fort à faire.

Un chantier de 88 milliards $US

Koweït — Toutes les régions d’Irak doivent bénéficier de la reconstruction notamment les zones kurdes qui ont « pris plus que leur part » dans la lutte contre le groupe État islamique (EI), a déclaré mardi à Koweït le ministre français des Affaires étrangères. « Les efforts de reconstruction ne devront laisser de côté aucune région ni aucune communauté, particulièrement celles qui ont été marginalisées dans l’histoire récente de l’Irak ou qui ont été martyrisées » par le groupe EI, a lancé Jean-Yves Le Drian au deuxième jour d’une conférence internationale sur la reconstruction de l’Irak. Ce chantier titanesque est estimé à 88 milliards $US. « Des régions entières sont à reconstruire. Celles qui ont échappé au joug de Daech [acronyme arabe d’EI] en ont subi aussi le contrecoup. Je pense en particulier au Kurdistan, qui a pris plus que sa part du fardeau et ses sacrifices appellent la solidarité », a-t-il insisté.