Pour les Saoudiennes, «des réformes encourageantes mais cosmétiques»

Des Saoudiennes font la file pour assister à une joute de soccer au stade Roi-Abdallah, dans la ville de Jeddah, le 12 janvier.
Photo: Stringer/Agence France-Presse Des Saoudiennes font la file pour assister à une joute de soccer au stade Roi-Abdallah, dans la ville de Jeddah, le 12 janvier.

En Arabie saoudite, celles et ceux qui défendent les droits de la personne sont toujours victimes d’un système patriarcal et répressif. Tel est le constat d’un rapport que vient de publier l’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’homme.

Naimah al-Matrod, 43 ans, emprisonnée ; Aziza al-Youssef, 58 ans, arrêtée arbitrairement ; Loujain al-Hathloul, 28 ans, harcelée judiciairement ; Alaa al-Anazi, 24 ans, sous la menace de poursuites judiciaires ; Samar Badawi, 36 ans, interdite de s’exprimer publiquement ; Maryam al-Otaibi, 29 ans, libérée. Six Saoudiennes, six femmes en première ligne, qui mènent un combat risqué pour défendre leurs droits. Six absentes, également.

Elles n’ont pas pu participer à la présentation du rapport sur « La situation des femmes défenseures des droits de la personne en Arabie saoudite » dans les locaux parisiens de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme. Elles y ont pourtant contribué. « Cette absence témoigne du climat de terreur qui règne dans le royaume. Les autorités saoudiennes ont interdit à ces militantes de commenter le rapport. Elles étouffent leur voix », souligne Alexandra Pomeon, responsable de l’Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l’homme (OPDDH), auteure du texte.

Situation préoccupante

À la fin de l’année 2017, les Saoudiennes sont autorisées à conduire. Deux ans auparavant, elles ont obtenu le droit de vote et celui de se présenter aux élections municipales. En dépit de ces gestes d’ouverture du prince héritier Mohammed ben Salmane, la situation demeure préoccupante. Le fossé se creuse entre annonces officielles d’un côté et arrestations et condamnations de l’autre. « Ce sont des symboles encourageants, mais ça reste de la cosmétique », assure Alexandra Pomeon.

« C’est une stratégie de communication à destination de la communauté internationale. Il y a deux politiques dans le royaume : l’une pour l’étranger et l’autre pour les Saoudiennes », renchérit Hala al-Dosari, militante et chercheuse à l’Université Harvard. « Ces prétendues réformes ne répondent pas aux réels problèmes », poursuit l’experte. De son côté, Yahya Assiri, ancien membre des forces armées saoudiennes devenu défenseur des droits de la personne, s’inquiète : « Quelle que soit l’ambition de ces lois, faute de structures indépendantes, il est impossible de contrôler leur application. »

L’enjeu majeur est ailleurs : le système de « tutorat mâle » imposé aux femmes. Obtenir un passeport, un emploi, voyager à l’étranger, louer un appartement, ouvrir un compte en banque, rien n’est possible sans l’accord du tuteur (souvent le frère ou l’époux). Autrement dit, les Saoudiennes restent mineures à vie. En avril 2017, un texte royal ambitionne de réformer ce système qui existait jusqu’alors en dehors de toute loi. La vague d’espoir est immense. Dans les faits, le bout de papier reste lettre morte. « L’État se range toujours du côté de l’homme. Les femmes victimes de violences physiques et verbales dans le cadre familial sont accusées de désobéissance par leur tuteur et souvent mises en prison », s’insurge Hala al-Dosari.

Chape de plomb

Les Saoudiennes qui bravent le système patriarcal font face à la répression du pouvoir. « Elles vivent avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Le régime veut les condamner au silence. La chape de plomb est terrible », explique Alexandra Pomeon. Faute de pouvoir créer des associations, activistes et simples citoyennes se réfugient sur les réseaux sociaux. Depuis l’été 2016, la mobilisation prend de l’ampleur. Des milliers de comptes anonymes sont créés sur Twitter. « Cela s’inscrit dans une quête virtuelle de citoyenneté », analyse Hala al-Dosari. « Des dizaines de drames individuels mobilisent grâce à des mots-clics, devenus les véritables porte-bannières de la cause, complète Alexandra Pomen, qui met en garde : la voix des femmes ne peut être réduite à des tweets. »

Si le mouvement s’amplifie, il se limite à la sphère privée. Les femmes se rencontrent à leur domicile, ne peuvent jamais évoquer de sujets politiques et encore moins organiser d’événements publics. « La société civile n’existe pas et la liberté d’expression encore moins », rappelle avec force l’activiste Yahya Assiri.

Condamnations tous azimuts

Les militantes qui se retrouvent prises dans les filets de la justice saoudienne sont victimes de l’arbitraire des tribunaux. « Le cadre légal est flou. Les juges en profitent pour criminaliser les opinions dissidentes. Tous les prétextes sont bons pour condamner : terrorisme, insulte à la famille royale ou aux autorités religieuses », souligne Yahya Assiri. L’application des lois est différente selon les régions, les villes ou les juridictions. « Il n’y a aucune équité et aucun moyen de contester les décisions », se désole le cyberactiviste.

Malgré les risques, Mariam, Alaa, Loujain, Aziza, Samar, Naimah et toutes les autres continuent de lutter. À plus de 6 000 kilomètres de Paris, le rapport de la FIDH continue de s’écrire.

2 commentaires
  • Colette Pagé - Abonnée 19 janvier 2018 12 h 01

    De l'esbroufe !

    Changements cosmétiques d'un régime misogyne et cruel craignant la liberté des femmes comment la peste et surtout le mélange des sexes face à ces saoudiens dominateurs incapables de maîtriser leurs pulsions.

    Et ce pays de négation des droits humains agit en toute impunité avec la complicité des États-Unis dirigé par un Président fier de participer à la danse du sabre, ce sabre outil privilégié de la décapitation.

  • Françoise Breault - Abonnée 19 janvier 2018 16 h 18

    Quel courage ces femmes!

    Oser ainsi, dans un pays où la torture existe! Elles ont toute mon admiration.
    Je n’aurais pas le centième de leur courage!