Pourquoi Jérusalem cristallise-t-elle les tensions?

Des Palestiniens musulmans ont manifesté leur colère devant le dôme du Rocher à Jérusalem pendant la prière du vendredi.
Photo: Ahmad Gharabli Agence France-Presse Des Palestiniens musulmans ont manifesté leur colère devant le dôme du Rocher à Jérusalem pendant la prière du vendredi.

Vincent Lemire est maître de conférence en histoire à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée. Il a codirigé l’ouvrage Jérusalem, histoire d’une ville-monde (Flammarion) et fondé le projet Open Jerusalem pour décloisonner les historiographies. Il a été joint à Jérusalem.

Votre livre synthèse sur l’histoire de Jérusalem en parle aussi comme d’une ville-monde. Que veut dire cette formule ?

Jérusalem est la seule ville au monde dont le statut est encadré par l’ONU depuis la fondation de l’organisation mondiale. C’est aussi une ville-symbole depuis des millénaires, la seule cité qui concentre des lieux saints des trois grandes religions monothéistes. Et l’histoire de ces lieux dans la longue durée montre des tensions, parfois très fortes, mais aussi des porosités entre ces traditions religieuses.

Comment réagissez-vous à l’annonce du président Trump du déménagement de l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem ?

Cette décision a des impacts localement, mais il s’agit d’abord d’un coup de force contre le droit international. Finalement, si Donald Trump a une seule conviction, c’est celle qu’il ne croit pas au multilatéralisme, il ne croit pas au droit international. Il ne croit qu’aux relations bilatérales et aux rapports de force entre les États et les individus d’ailleurs. Il ne faut pas lui prêter une rationalité qu’il n’a pas. Donald Trump est un ignorant, un incompétent, un pyromane qui gère les affaires internationales extrêmement complexes sans mesurer la conséquence de ses actes. Cette décision sur Jérusalem est d’ailleurs à mettre en rapport avec d’autres de ses décisions catastrophiques, comme la sortie des accords de Paris sur le climat, la fragilisation de l’accord sur le nucléaire iranien ou le retrait des États-Unis de l’UNESCO. Bref, il y a une logique dans la logique de Trump : elle consiste à piétiner autant que faire se peut le droit international. Comme le conflit israélo-palestien a toujours été, on va dire, sous contrôle du droit international, la décision américaine peut avoir des conséquences extrêmement lourdes.

Donald Trump est un ignorant, un incompétent, un pyromane qui gère les affaires internationales extrêmement complexes sans mesurer la conséquence de ses actes

 

Pourtant, les réactions du monde arabe ne semblent pas si véhémentes. Le New York Times soulignait cette semaine que le Moyen-Orient a changé ces dernières années, au point de ne plus accorder autant d’importance à la cause palestinienne comme à ce problème du statut de Jérusalem. Qu’en pensez-vous ?

Je suis d’accord avec cette observation. Il faut toutefois distinguer les dirigeants et les sociétés. Pour le meilleur ou pour le pire, les sociétés parfois se réveillent et se mobilisent. Évidemment, on voit bien qu’aujourd’hui l’Arabie saoudite a sorti la question palestinienne de son ordre du jour politique et diplomatique. Un axe se développe entre Trump, l’Arabie Saoudite, via Israël. Par contre, pour la Jordanie, ce problème demeure assez fondamental, ne serait-ce que parce que 60 % de la population jordanienne et 80 % de celle d’Amman sont palestiniennes. La Jordanie a la souveraineté sur Jérusalem-Est, mais n’a pas été citée une seule fois par Donald Trump dans son discours sur le transfert de l’ambassade américaine, alors qu’il a cité l’Arabie saoudite. Le président est absolument inconséquent, y compris sur la réalité politique du terrain.

Pourquoi cette décision de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël pose-t-elle problème concrètement ?

En fait, ce n’est pas tellement un problème que Jérusalem soit une capitale. Le problème surgit quand une souveraineté cherche à en faire une capitale exclusive, c’est-à-dire à l’exclusion des autres communautés. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois dans l’histoire. Pendant la première croisade, au moment de la prise de la ville par les croisés en 1099, toutes les communautés juives et musulmanes ont été passées par le fil de l’épée. Comme disaient les croisés : Jérusalem a été purifiée avec leur sang. Le problème n’est pas de faire de cette ville un centre de décision politique. On peut y installer autant de parlements, de ministères, de présidences et d’ambassade que l’on veut. À Bruxelles, il y a la capitale de la Belgique et la capitale de l’Europe. Tout est possible. Le vrai problème, encore une fois, c’est celui de l’exclusivité. Dans cette ville particulière, aujourd’hui, il y a 40 % de la population qui n’est pas israélienne, qui est palestinienne, et qui n’a pas vocation de recevoir la citoyenneté israélienne, qu’Israël ne lui propose d’ailleurs pas. On voit bien qu’il est problématique de faire de sa capitale une ville dont quatre habitants sur dix ne participent pas à la vie politique. Cette proportion était d’un sur quatre en 1976. Ce problème va croissant. Ma position, encore une fois, ce n’est pas d’énoncer des principes ou de défendre des symboles, mais de partir de la situation telle qu’elle est pour les gens qui vivent ici.

Vous y êtes, vous y allez souvent. Comment est l’atmosphère là-bas ?

On peut parler d’une sorte de résilience. D’abord de la part des populations qui réussissent à vivre quotidiennement dans une situation de tension extrême. Je décris parfois Jérusalem comme l’oeil du cyclone, cet épicentre qui organise toute la violence à dix, cent ou mille kilomètres. Dans l’oeil, la situation sous tension reste d’un calme plus que précaire. Il y a un calme ici parfois plus angoissant que s’il se passait quelque chose.

Jérusalem, trois fois millénaire, a-t-elle déjà connu une période de véritable paix, de sérénité ?

Je suis historien et je dis les faits. Au cours des siècles, les moments où les communautés juives ont été autorisées à séjourner à Jérusalem sont les moments où la ville était sous souveraineté musulmane, pendant l’Empire ottoman. À l’inverse, les moments où on les a exclues, voire violentées, sont des périodes sous souveraineté chrétienne. Vers la fin de l’Empire ottoman, à la fin du XIXe siècle, au début du XXe, la ville a connu une sorte d’âge d’or. Moi, je parle d’un âge des possibles alors que les cultures semblaient plus ouvertes qu’aujourd’hui.

Vous avez vous-même fondé le projet Open Jerusalem pour faciliter les échanges entre les historiens. De quoi s’agit-il exactement ?

C’est un projet d’ouverture des archives et des historiographies financé par la Communauté européenne, lancé il y a quatre ans, qui va durer encore un an. Comme son nom l’indique, ce projet vise à ouvrir le plus possible les documents sur l’histoire de la ville aux XIXe et XXe siècles, mais surtout à entrouvrir les sources les unes aux autres. Open Jerusalem veut faire circuler les historiens entre les différentes archives, y compris dans les différentes langues. On veut que les historiens russes accèdent à de la documentation en arabe ou que des historiens turcs accèdent à de la documentation en arménien, etc. Il y a énormément de murs et de frontières qui zèbrent l’espace de Jérusalem, et pas seulement le conflit israélo-palestinien.

Les historiens et les historiographies sont donc divisés comme la ville ?

Oui, mais pas toujours pour des raisons idéologiques. Il faut insister. Quand je dis que Jérusalem est une ville-monde, il faut aussi comprendre que le monde entier s’y retrouve, et donc toutes les communautés qui parlent et écrivent toutes les langues. Ça veut dire que même quand on est un historien consciencieux et honnête et d’une certaine neutralité, surtout si on est en début de carrière, on va vers la documentation la plus facile, la plus accessible, qui semble la plus légitime. Donc les historiens grecs travaillent sur la documentation grecque et les Arméniens sur les archives en arménien, les juifs ashkénazes sur les ashkénazes et les séfarades sur les séfarades, les Palestiniens sur les Palestiniens. On peut continuer comme ça à l’infini. On se retrouve avec ce que j’appelle des alvéoles, des histoires de Jérusalem qui ont du mal à communiquer entre elles, encore une fois, pas forcément pour des raisons idéologiques mais plutôt pour des raisons pratico-pratiques et linguistiques. Notre responsabilité à nous, du projet Open Jerusalem, c’est de faire en sorte que les historiens de bonne volonté aient les moyens de sortir de leurs alvéoles.

1 commentaire
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 9 décembre 2017 04 h 34

    ... de paix internationales !?!

    « En fait, ce n’est pas tellement un problème que Jérusalem soit une capitale. Le problème surgit quand une souveraineté cherche à en faire une capitale exclusive, c’est-à-dire à l’exclusion des autres communautés. » (Vincent Lemire, Historien, propos recueillis par Stéphane Baillargeon, Le Devoir)

    Possible, mais ce « hic » :

    La déclaration présidentielle américaine reconnaissant Jérusalem, ville-monde enviée et jalousée par plusieurs, comme étant la Capitale d’Israël, relèverait moins d’une quête de souveraineté que de l’expression d’une politique étrangère interne autonome, libre et volontaire.

    Cependant, si l’ONU considère Jérusalem autrement être Capitale d’Israël, c’est son choix ; un choix que plusieurs y consentent, d’exemples, par d’éternelles Résolutions sur et contre Israël, ce pays de lait et de miel sans cesse en quête d’équilibre, d’autonomie et d’autodétermination, d’histoire et de mémoire, de reconnaissance et …

    …. de paix internationales !?! - 9 déc 2017 -