Un haut magistrat ouvre sa porte aux déçus de la justice en Afghanistan

Abdul Qader, 75 ans, a raconté au procureur général d’Afghanistan à Kaboul, Farid Hamidi (arrière-plan), que son fils a été décapité et que les trois hommes reconnus coupables sont toujours libres.
Photo: Wakil Kohsar Agence France-Presse Abdul Qader, 75 ans, a raconté au procureur général d’Afghanistan à Kaboul, Farid Hamidi (arrière-plan), que son fils a été décapité et que les trois hommes reconnus coupables sont toujours libres.

Cramponné à sa canne, Abdul Qader entre en boitant dans le bureau du procureur général d’Afghanistan à Kaboul pour demander de l’aide : son fils a été « découpé comme un mouton » et ses assassins ont été laissés en liberté.

Comme nombre d’Afghans ordinaires, cet homme de 75 ans se sent trahi par un système judiciaire notoirement corrompu et a parcouru un long chemin depuis sa province isolée de Ghor (centre) pour réclamer justice.

Chaque lundi, depuis son entrée en fonction en avril 2016, le procureur Farid Hamidi ouvre sa porte aux plaignants pour tenter de restaurer la confiance populaire et de se débarrasser des responsables corrompus. Ex-membre de la Commission officielle des droits de l’homme, M. Hamidi reçoit les requérants à partir de 8 h le matin.

Commence alors un défilé de femmes en foulard ou en burqa et d’hommes en traditionnel shalwar kameez (longue chemise) et pantalon large, escortés l’un après l’autre dans le bureau. Leurs plaintes sont un catalogue de malheurs et témoignent de la pauvreté et des injustices subies par de nombreux Afghans, en plus de la violence et de l’insécurité engendrées par les conflits qui ravagent leur pays depuis près de 40 ans.

Impunité

« Mon fils a été décapité à Herat », dans l’ouest du pays, rapporte Abdul Qader, aveugle et mal en point, en expliquant au procureur que ce vendeur de rue de 43 ans travaillait dans une zone sous contrôle taliban dans cette province frontalière de l’Iran.

« Sa tête a été coupée comme celle d’un mouton » 18 mois plus tôt, alors que la victime dormait dans une chambre d’hôtel, raconte-t-il. Trois hommes ont été reconnus coupables du meurtre, mais laissés en liberté. « La justice n’a pas été rendue », continue Abdul Qader, soutenu par un autre de ses fils. « Si vous me rendez justice, je prierai pour vous. »

La corruption et les pots-de-vin laminent pratiquement toutes les institutions afghanes, mais le système judiciaire est parmi les plus atteints, selon l’organisation Transparency International. Juges, procureurs et policiers sont fréquemment « arrosés » et contraints par les riches et les puissants qui exigent une décision en leur faveur ou l’arrêt des poursuites.

Cette décomposition, qui prive de nombreux Afghans d’un procès juste et équitable, favorise aussi les talibans dans les régions qu’ils contrôlent, où ils rendent une justice rapide et efficace.

Arrive une femme dont la fille de sept ans a été enlevée il y a plus de deux ans dans la province de Kunduz et mariée à un homme bien plus âgé. La mère vient supplier Farid Hamidi de lui rendre sa petite fille. « Je ne peux pas aller là-bas [dans la belle-famille de sa fille], ils me tueraient », souffle-t-elle, tenant entre ses mains teintes au henné la photo de son enfant. Avant d’éclater en sanglots.

30 000 plaintes

C’est le tour d’une autre femme en burqa bleue, accompagnée d’un petit garçon, le fils de la première épouse de son mari.

À travers l’étoffe grillagée, elle rapporte qu’elle et son mari ont été accusés à tort du meurtre de la femme : elle est sortie de prison, mais son mari y croupit toujours. « Le malheur est entré dans ma vie, lâche-t-elle d’une voix désespérée. Ils m’ont accusée du meurtre et jetée en prison, mais c’était faux. Quel honneur reste-t-il à une Pachtoune qui a fait de la prison ? » demande-t-elle en allusion à sa communauté, majoritaire et traditionnelle.

Quelque 30 000 plaintes ont déjà été déposées sur le bureau du procureur, dont 6000 émanant de demandeurs qui sont venus jusqu’à lui. Elles concernent des différends fonciers, des divorces, des cas d’enlèvement ou de meurtre. Chaque affaire est étudiée à Kaboul et renvoyée aux autorités locales avec demande d’informations complémentaires. Ensuite, le procureur général et ses conseillers décident de la suite à donner s’il y a lieu.

Impossible de savoir combien d’affaires exactement ont été résolues par ce biais, mais M. Hamidi affirme qu’environ 2000 plaignants emprisonnés à tort ont pu être libérés.

Malgré la corruption du système, il reste déterminé : « Aucun pays ne s’est débarrassé de la corruption en une nuit. » Et « quand un citoyen ordinaire arrive dans ce bureau et rencontre le procureur général du pays en personne, cela aide à rétablir la confiance dans la justice ».

Ces efforts sont largement reconnus, mais ils suscitent encore le scepticisme de certains observateurs, qui jugent la méthode dépassée et opaque. « Personne ne sait si ça a vraiment aidé quelqu’un, à part le procureur qui se forge ainsi une image » positive, relève Sayed Ikram Afzali, directeur du groupe indépendant Integrity Watch de lutte contre la corruption. « On a une population de 30 millions d’habitants, il faut un meilleur système que ça. »


Crimes de guerre : la procureure de la Cour pénale internationale veut enquêter

La procureure de la Cour pénale internationale (CPI) va demander l’autorisation aux juges de ce tribunal l’autorisation d’ouvrir une enquête sur les crimes de guerre présumés commis dans le cadre du conflit afghan, notamment par l’armée américaine. Ce qui serait l’une des investigations les plus complexes et controversées de l’histoire de la Cour et pourrait exposer pour la première fois des forces militaires des États-Unis à des poursuites de la CPI.

« J’expliquerai aux juges qu’il existe une base raisonnable permettant de croire que des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ont été commis » dans le cadre du conflit armé en Afghanistan « lorsque je leur présenterai, en temps opportun, ma demande d’autorisation d’ouvrir une enquête », a déclaré Fatou Bensouda vendredi dans un communiqué.

Révélant fin 2016 les résultats d’un long examen préliminaire, étape préalable à l’ouverture d’une enquête, la procureure avait affirmé avoir « une base raisonnable permettant de croire » que les forces armées des États-Unis, la CIA, les talibans et leurs alliés ainsi que les forces gouvernementales afghanes pouvaient avoir commis des crimes de guerre. Des militaires américains pourraient avoir infligé « à au moins 61 détenus des actes de torture, des traitements cruels, des atteintes à la dignité de la personne sur le territoire afghan », avait alors dit la procureure.

« Au moins 27 détenus » auraient subi les mêmes traitements, infligés par des membres de la CIA en Afghanistan, mais aussi dans d’autres pays parties au Statut de Rome, le traité fondateur (signé en 1998 et entré en vigueur quatre ans plus tard) de la CPI, comme la Pologne, la Roumanie et la Lituanie, avait-elle déclaré.

Les talibans, quant à eux, pourraient avoir été responsables de la mort de plus de 17 000 civils entre 2007 et décembre 2015. Reste que les États-Unis, à la tête de la coalition qui a renversé le régime des talibans fin 2001, n’ayant pas ratifié le Statut de Rome, il est très peu probable que des militaires américains se trouvent un jour sur le banc des accusés.