Un Québécois, à la recherche de ses origines à Alep

Mon cousin Gio devant la citadelle d’Alep, où ont été installés des portraits géants flambant neufs du président syrien Bachar al-Assad.
Photo: Jean-Pierre Gorkynian Mon cousin Gio devant la citadelle d’Alep, où ont été installés des portraits géants flambant neufs du président syrien Bachar al-Assad.

À la mi-juillet, l’écrivain montréalais Jean-Pierre Gorkynian (Rescapé, VLB, 2015) s’est rendu à Alep, la ville de naissance de ses parents, où habite encore une partie de sa famille. En décembre dernier, après cinq ans de combats quotidiens, l’armée de Bachar al-Assad a réussi à chasser le groupe État islamique et les autres groupes rebelles de la capitale économique. Depuis, les Alepins goûtent à une tranquillité longtemps perdue et songent à l’avenir. Récit.

Avant de faire démarrer sa voiture, le chauffeur se signe. Je me prends à faire de même tellement j’ai la chienne. Nous quittons Beyrouth en taxi pendant la nuit, afin d’éviter les embouteillages à la frontière. Bientôt, nous longerons sur 80 km une ligne de front avec Daech. Je repasse dans ma mémoire les images de ce journaliste décapité en plein désert de Syrie. L’idée qu’on se serve de moi, Canadien vulnérable, pour faire un statement politique mondial, me glace le sang.

À côté de moi, mon cousin Georges, 23 ans, réfugié syrien au Liban. La dernière fois que je l’ai vu, c’était un gosse. Il avait 12 ans. Je voyageais au Shams pour la première fois. Il engueulait sa maman à la plage pour qu’elle lui achète un « maillot à la mode ». Un p’tit crisse, comme plein d’autres.

Il vit à Beyrouth depuis trois ans. Il travaille comme vendeur ambulant avec son père. Leurs faibles profits doivent couvrir à la fois leur propre subsistance et celle de la famille demeurée en Syrie.

Alors qu’il s’apprêtait à prendre des vacances à Alep pour revoir sa mère, son frère et sa soeur, j’ai décidé de le rejoindre. Une idée, comme ça, pour mon prochain roman. C’est lui qui a pour mission de m’emmener en Syrie, pour retrouver la parenté que je n’ai pas vue depuis plus d’une décennie. La libération d’Alep et le cloisonnement territorial de l’opposition — des terroristes selon lui — dans la province d’Idleb le rendent confiant ; il estime que le voyage peut se faire de façon sécuritaire.

 

Gio et la guerre

Au printemps 2011, Gio a 16 ans à peine quand le conflit éclate dans son pays. De famille chrétienne et bourgeoise, il prend rapidement position en faveur du régime et dénonce un complot international dirigé contre sa patrie. Fortement politisé, il utilise Facebook pour louanger les mérites du clan Assad et les gains de l’armée syrienne. Plusieurs de ses amis meurent au combat, mais lui parvient à s’acquitter de la franchise de 8000 $US permettant d’éviter le service militaire obligatoire, une vraie fortune. Peur, désengagement ou responsabilités familiales ? Le sujet est trop tabou pour creuser davantage. Mais son remords est palpable.

À l’été 2012, les groupes rebelles lancent une offensive pour s’emparer d’Alep, ancienne capitale économique et deuxième ville du pays. Les insurgés s’emparent rapidement des quartiers plus pauvres à l’est, mais échouent à conquérir toute la ville.

Pendant ce temps, à Montréal, la grève étudiante bat son plein. Je fréquente les milieux anarchistes, fume du pot, et me réjouis secrètement que cette guerre mette en lumière mes racines syriennes qui, jusqu’à présent, n’avaient jamais signifié grand-chose, ni pour moi ni pour mes proches. Quand on me le demandait, je me rangeais « du côté du peuple syrien ». J’appuyais la révolution, évidemment, pendant que, sous mes yeux, cette partie éloignée de ma famille en payait le prix cher.

"Wahyat Allah, je te jure, une fois, une balle de sniper est passée à ça de ma tête", m’a-t-il dit un soir, en pinçant l’air entre son pouce et son index, détournant son regard de la route pendant plusieurs secondes.

Étrangement, je n’avais jamais demandé l’avis de Gio, principal concerné dans cette guerre où il tentait de sauver sa peau et celle de sa famille. Il y avait certainement la barrière de la langue, mais pour le Québécois que j’étais, aucun compromis n’était envisageable sur l’avenir démocratique qui se dessinait à l’horizon de ce pays, même si j’assistais, impuissant, à la déchéance de cette famille. D’ailleurs, que valait la parole de Gio contre celle de Michèle Ouimet (journaliste à La Presse) ? J’avais l’impression que ce voyage m’aiderait à voir plus clair dans la confusion qui m’habitait. Entre le Syrien et le Québécois, où est-ce que je me situe exactement ?

 

Côtoyer la mort

Depuis nos retrouvailles à Beyrouth, nous avons roulé plusieurs heures ensemble dans la montagne. Nous tentons de nous faire comprendre, tantôt en français, tantôt en arabe. Je le vois qui fume clope sur clope, comme une cheminée. Il a vu la mort devant lui plusieurs fois, m’assure-t-il. « Wahyat Allah, je te jure, une fois, une balle de sniper est passée à ça de ma tête », m’a-t-il dit un soir, en pinçant l’air entre son pouce et son index, détournant son regard de la route pendant plusieurs secondes.

Son activité préférée consiste à conduire en état d’ébriété. Il ne lui en coûte presque rien pour vivre des sensations fortes : un peu d’alcool dans le sang et de l’essence pour la voiture, et le voilà lancé dans la nuit comme une balle de fusil sur les routes sinueuses du mont Liban. Il adore la vitesse, comment lui en vouloir ?

Il est 4 heures du matin quand nous arrivons en taxi à la frontière en ayant pris la route de Tartous. Un douanier syrien somnolent, dont le vêtement s’apparente plus à un pyjama qu’à un uniforme militaire, demande mes papiers, et hausse les sourcils à la vue de mon passeport.

– Canadyé ?

Je hoche la tête. Il considère mon visa que j’ai réussi à obtenir en une heure et demie à peine à l’ambassade syrienne de Beyrouth, grâce aux papiers de mes parents, tous deux natifs d’Alep et de confession chrétienne.

Il me demande où je vais. « Halab ». Il m’offre une cigarette que je refuse poliment. Quelques va-et-vient plus tard, un coup de téléphone et une panne de courant qui plonge le poste frontalier dans la noirceur totale, il remet mon passeport après l’avoir estampillé.

Yallah, tfadall (Allez, circule).

 

Bakchichs et carcasses brûlées

Nous roulons en direction de Homs, mais nous devons contourner la ville par le sud-est et prendre la route de Raqqa, car l’axe principal nord-sud reliant les gouvernorats de Hama à Alep est entrecoupé par quatre fronts qui opposent les loyalistes aux rebelles. Le détour est d’environ 250 km, près de quatre heures et demie de route supplémentaires.

En chemin, nous passons une vingtaine de checkpoints de l’armée syrienne, constitués souvent d’un soldat cuisant sous un soleil de plomb et de quelques autres touillant le café turc à l’ombre d’un abri de fortune. Je remarque la main subtile du chauffeur, presque invisible, donnant le bakchich à chaque point d’arrêt afin d’éviter les fouilles. Nombreux sont les militaires qui le reconnaissent et le saluent chaleureusement à son passage, ya habibi. À aucun moment on ne demande mes papiers ni ce que je fais ici. En guise d’explications, mon cousin m’indique la croix suspendue sous le rétroviseur : « C’est pour ça qu’ils nous laissent tranquilles… »

Une opération de déminage sur la voie nous oblige à nous arrêter à Sheik Hilal, ce petit village passé successivement aux mains des djihadistes et du régime. Celui qui en possède les clés contrôle le ravitaillement d’Alep. Nous sommes d’ailleurs parmi les premiers à ouvrir la route lorsque l’armée lève le barrage. Je fais part de mon inquiétude au chauffeur. Il se met à rire. Ici, tout le monde s’en remet à Dieu. Inchallah.

Sur la route, nous croisons plusieurs carcasses de véhicules éventrés complètement carbonisés allant des simples pick-up aux chars d’assaut, en passant par les camions-citernes complètement soufflés par leur implosion.

« Tu vois ? L’oeuvre des terroristes ! » s’exclame Gio. Il se penche sur mon calepin, s’assure que j’ai tout bien noté. Enfin, se dit-il, un étranger qui va écrire quelque chose de sensé sur ce foutu pays.

Nous entrons dans Alep par l’est en suivant la route de l’aéroport international. Les bâtiments rasés, maintes fois pilonnés par l’aviation loyaliste, évoquent une vision apocalyptique. Sur l’autostrade impeccablement asphaltée, toutefois, des portraits géants flambant neufs de Bachar al-Assad sont accrochés à chaque lampadaire qui borde cette voie longue de 2 km.

D’un geste du menton, Georges m’indique les énormes affiches. « Regarde comme nous l’adorons ! » s’exclame-t-il alors que je demeure sidéré devant ce paysage de désolation.

Face à l’ennemi

Alors qu’elle me promettait une paire de gifles en règle si je venais la retrouver à Alep, tant elle considérait le voyage comme dangereux, ma tante Nelly me couvre de baisers et de habibi à mon arrivée.

Sur son balcon, elle fait le chiffre sept avec ses doigts. « Sept ans de guerre », elle lève ses mains au ciel. « Lorsqu’une bombe tombe proche de toi, tu ne sais pas si tu dois courir, rester sur place ou te mettre à l’abri », m’explique-t-elle dans un français irréprochable alors que toute la famille rassemblée sur la petite galerie m’observe avec intérêt noircir les pages de mon cahier. « Nous avons vécu l’enfer. »

Depuis ma dernière visite, le visage de ma tante s’est affaissé, tout en se creusant de rides. Je demande : « Qui envoyait ces bombes ? »

« Les insurgés ! » accuse-t-elle en désignant le quartier d’Ashrafiyye, situé à moins de 300 m de son balcon. L’altitude plus élevée de ce secteur lui conférait en effet un avantage militaire réel sur les quartiers loyalistes qu’il surplombait, dont celui de ma tante.

Pendant quatre ans, Alep demeure divisée entre sa partie ouest, tenue par le régime, et sa partie est, contrôlée par une multitude de factions rebelles, chaque camp cherchant à encercler l’autre.

Devant sa maison, un trou récemment remblayé. « Une bombe est tombée juste là. Merci Dieu, le détonateur n’a pas explosé. » Sur l’immeuble d’en face, un obus artisanal a pulvérisé près de la moitié du toit. « Ça tombait de partout ! » fait-elle en agitant sa main. « À pareille date l’an dernier, nous sortions de la maison sans savoir si nous allions revenir vivants ! »

Si elle déplore que son immeuble soit pratiquement privé d’eau et d’électricité, elle se réjouit que le calme soit enfin revenu dans sa ville. « Grâce aux Russes », fait-elle en levant le doigt vers le ciel. « Ils nous ont libérés. »

Je répète : « Libérés ? »

Mon stylo bute contre la page flétrie, incapable de boucler cette phrase, tant la dichotomie qu’elle révèle en moi est énorme. Je lève les yeux vers l’horizon où se découpe la cime de bâtiments réduits à l’état de décombres et me tourne vers elle — vers eux — démuni par tant d’absurdités. Elle esquive mon regard, contemple l’horizon, elle aussi.

« C’était soit eux, soit nous », laisse-t-elle tomber.

Résigné, je retranscris et referme mon cahier.