La crise au Qatar expliquée

En 1996, la création de la chaîne d’information Al-Jazira fut un tournant majeur dans les relations entre le Qatar et l'Arabie saoudite. 
Photo: Malak Harb Associated Press En 1996, la création de la chaîne d’information Al-Jazira fut un tournant majeur dans les relations entre le Qatar et l'Arabie saoudite. 

Le bras de fer se poursuit dans le golfe Persique depuis que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l’Égypte ont coupé les ponts avec le petit — mais riche — Qatar le 5 juin dernier. Son crime : soutenir le terrorisme, accuse le front uni derrière Riyad. Celui-ci a dressé à l’attention de Doha une liste de 13 demandes, dont fermer la chaîne d’information Al-Jazira, réduire ses liens avec l’Iran, fermer la base militaire turque sur son territoire et établir un silence radio avec ce qu’il considère comme des organisations terroristes. À quoi tient cette crise et que cherchent au juste les acteurs impliqués ? Réponse de Hani Sabra, responsable du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord pour la boîte d’analyse de risque politique Eurasia Group.

Les 13 conditions de l’Arabie saoudite et de ses alliés sont jugées démesurées par la plupart des observateurs. Qu’espèrent-ils obtenir ?

Les demandes sont irréalistes et le Qatar les rejettera. Mais l’intention de l’Arabie saoudite n’est pas vraiment d’obtenir satisfaction quant à celles-ci. Ces demandes sont plutôt destinées à faire monter la pression et à accroître sa force de levier sur le Qatar.

Riyad et les Émirats arabes unis estiment que leur première mesure — couper les liens diplomatiques avec le Qatar — n’a pas eu l’effet désiré, qui est de forcer une redéfinition fondamentale de la politique étrangère du petit pays du golfe Persique. Ils font donc monter la pression. La prochaine étape sera probablement une escalade destinée à frapper le Qatar économiquement.

Le front uni derrière Riyad a adopté l’approche « choc et stupeur » : étrangler le Qatar avec force et rapidité, le désorienter, afin de le forcer à faire des concessions selon les termes fixés par les Saoudiens.

De son côté, Doha pratique une stratégie de long terme : patienter en se reposant sur ses abondantes ressources financières. Sa perception est que l’Arabie saoudite surestime sa position et sa puissance. Et qu’à terme, il aura l’appui d’autres États et raflera la mise : une entente négociée avec les Saoudiens qui assurera son indépendance et son autonomie.

Les États-Unis sont un joueur central, car ils ont une grande influence des deux côtés. Leur position n’est pas tout à fait claire, mais de façon générale, elle est plus sympathique aux doléances saoudiennes.

Pourquoi cibler ainsi le Qatar ?

Les tensions entre Riyad et Doha remontent à 1995, lorsque l’émir Hamad, père de l’émir actuel du Qatar, prit les rênes du pouvoir. Les Saoudiens étaient déjà suspicieux de ses ambitions.

La création de la chaîne d’information Al-Jazira en 1996 fut un tournant majeur dans les relations entre les deux voisins. La chaîne qatarie s’est acharnée contre l’Arabie saoudite et ses intérêts, en plus de présenter les nouvelles d’une façon à la fois choquante et sans précédent dans le monde arabe. Pensez à Fox News sur les stéroïdes.

La décision de soutenir les Frères musulmans [une organisation politique islamique présente dans plusieurs pays] agaça aussi les Saoudiens. Doha misait sur cette organisation, croyant qu’elle ravirait un jour le pouvoir dans la région. Riyad s’est catégoriquement opposé à cette vision des choses.

L’Arabie saoudite accuse le Qatar de financer le terrorisme. N’est-ce pas contradictoire ou cynique de la part d’un pays qui est régulièrement montré du doigt pour le financement qu’il offrirait à des groupes radicaux et fondamentalistes ?

La position officielle de Riyad est qu’il n’a jamais soutenu de groupes terroristes. Par contre, certains des groupes que le Qatar est accusé de financer, en Syrie notamment, ont aussi obtenu l’aide des Saoudiens.

Les Saoudiens — et particulièrement les Émiratis — détestent les Frères musulmans. Ils sont loin d’être aussi violents ou intransigeants qu’al-Qaïda ou le groupe État islamique. C’est d’abord et avant tout une organisation politique. Or, celle-ci véhicule un modèle de gouvernance autre que la monarchie, ce qui représente une menace pour les systèmes monarchiques des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite.

Parmi les demandes du front saoudien, il y a celle de réduire les liens avec l’Iran. Doit-on voir l’embargo contre le Qatar comme un facteur de la grande rivalité Iran-Arabie saoudite ?

Oui, en grande partie. Riyad mise sur la relation forte dont il jouit avec le gouvernement Trump afin d’affaiblir l’Iran de toutes les façons possible. Bien que Doha et Téhéran ne soient pas des alliés particulièrement proches, cela permet néanmoins à Riyad de gonfler ses muscles et de démontrer que même là où il y a des bases américaines — comme au Qatar —, rien n’est garanti dans la région tant que les exigences saoudiennes ne sont pas respectées.

Cette crise peut-elle redéfinir ou approfondir les lignes de faille diplomatiques dans la région ?

Elle approfondira certainement les divisions régionales. Si le Qatar parvient à résister aux pressions saoudiennes, il bâtira probablement une alliance forte avec la Turquie et l’Iran. Cela redessinerait la carte géopolitique. Si le Qatar échoue, cela renforcera alors l’hégémonie saoudienne dans le golfe Persique.

2 commentaires
  • Guy Lafond - Inscrit 28 juin 2017 08 h 53

    Des pouvoirs construits sur des ressources naturelles / versus / ....


    ...des pouvoirs relevant de la démocratie et de la diplomatie.

    Je préfère et je privilégierai toujours la deuxième option: la diplomatie et son corollaire, la démocratie. Et ce partout sur cette planète!

    Je crois que même le Canada devrait refaire ses leçons afin de tisser des liens économiques avec d'abord des pays démocrates et pacifiques.

    Notons que ces deux pays, l'Arabie saoudite et le Qatar, sont très riches en ressources naturelles.

    Personnellement, je note aussi que l'Arabie saoudite bénficierait d'une mise à jour sur l'interprétation de la démocratie et de la diplomatie en ce nouveau siècle.

    À titre d'exemple, je me demande pourquoi les États-Unis, ce grand pays démocrate en Amérique du Nord, n'intervient-il pas promptement auprès de l'Arabie saoudite pour que le Saoudien Raif Badawi soit libéré. En effet, cet homme qui est le père de trois enfants vivant au Québec a été jeté en prison en 2013 pour avoir tout simplement promu l'idéal de démocratie en Arabie saoudite.

    Devant un tel constat, je pense sincèrement que des hommes politiques en Arabie saoudite devraient faire preuve de plus de maturité et de sagesse.

    Que ces gens n'hésitent pas à venir nous rendre visite au Québec si le coeur leur en dit et à condition qu'ils obtiennent un visa. Nous leur ferons découvrir volontiers notre culture et notre démocratie qui s'exportent relativement bien ailleurs dans le ROC (Rest of Canada). ;-)

    Hier, j'ai eu l'occasion de discuter avec une ressortissante d'Arabie saoudite en visite à Montréal. Elle m'a donné l'impression d'une dame ayant beaucoup de classe. Quel contraste avec ce qui nous est rapporté dans les journaux à propos des hommes en Arabie saoudite!

    Décidément,

    (Un Québécois à vélo, en canot, à pied et à pied d'oeuvre près de chez vous. Ma façon d'être Canadien et citoyen du monde!)

    • Jean-Philippe Delorme - Abonné 29 juin 2017 23 h 57

      C'est sûr que nos tyrans à nous ne sont élus que pour 4 ans...