L’Arabie saoudite et ses alliés rompent leurs liens avec le Qatar

Des habitants de Doha ont pris d’assaut les supermarchés. Le lait, le riz et le poulet ont rapidement disparu des rayons.
Photo: Stringer Agence France-Presse Des habitants de Doha ont pris d’assaut les supermarchés. Le lait, le riz et le poulet ont rapidement disparu des rayons.

L’Arabie saoudite et plusieurs de ses alliés ont rompu lundi avec le Qatar accusé de soutenir le « terrorisme », la plus grave crise diplomatique à frapper le Moyen-Orient depuis des années.

Le Qatar, riche pays gazier du Golfe à la politique étrangère controversée, a réagi avec colère, en accusant à son tour ses voisins de vouloir le mettre « sous tutelle » et de l’étouffer économiquement.

Cette crise intervient deux semaines après une visite du président américain, Donald Trump à Riyad, où il a exhorté Arabes et musulmans à se dresser contre les groupes extrémistes et fustigé l’Iran, dont le rapprochement avec le Qatar exaspère ses voisins.

Dans une apparente médiation, l’émir du Koweït, Sabah al-Ahmad Al-Sabah, a reçu un émissaire saoudien et s’est entretenu au téléphone avec le chef d’État du Qatar.

D’autres pays comme les États-Unis, la Russie, la Turquie et l’Iran ont appelé au dialogue pour désamorcer la crise.

Photo: Agence France-Presse Le Qatar a réagi avec colère à cette décision annoncée à l’aube en accusant ses voisins du Golfe de vouloir le mettre « sous tutelle » et de l’étouffer économiquement.

L’Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Yémen, l’Égypte et les Maldives ont annoncé la rupture des liens diplomatiques avec le Qatar. S’y ajoutent des mesures économiques, comme la fermeture des frontières terrestres et maritimes, les interdictions de survol et des restrictions sur le déplacement des personnes.

Première conséquence : la suspension par l’Égypte et six compagnies aériennes du Golfe des vols vers Doha. La compagnie Qatar Airways sera obligée de rallonger ses nombreuses routes vers l’Europe et les Amériques en raison de la fermeture de l’espace aérien saoudien.

La fermeture du seul accès terrestre au Qatar, via l’Arabie saoudite, influera sur les importations de biens de consommation, notamment de produits alimentaires.

Chronologie d’une rupture

20 mai : Le Qatar se dit victime d’une campagne « mensongère », qui l’accuse de « soutien » au terrorisme avant une visite du président Donald Trump en Arabie saoudite.

24 mai : Le Qatar annonce que son agence de presse a été « piratée par une entité inconnue » et que de « fausses » déclarations ont été attribuées à son émir. Parmi les sujets cités figurent l’Iran, le Hezbollah, le Hamas et les Frères musulmans, des propos que des médias du Golfe s’empressent de relayer, malgré les démentis de Doha, qui ouvre une enquête.

25 mai : Le ministre qatari des Affaires étrangères, cheikh Mohamed ben Abderrahmane Al-Thani, dénonce « une campagne médiatique hostile à l’État du Qatar » à laquelle, dit-il, l’émirat « fera face ».

28 mai : Le ministre d’État émirati aux Affaires étrangères, Anwar Gargash, affirme que les monarchies du Golfe « traversent une nouvelle crise aiguë » et il somme le Qatar, sans le nommer, de « changer d’attitude et de rétablir la confiance et la transparence ».

2 juin : Une source officielle à Doha indique que des enquêteurs du FBI américain aident le Qatar à déterminer l’origine d’un « piratage » présumé de son agence de presse officielle.

5 juin : L’Arabie saoudite, les Émirats, Bahreïn et l’Égypte rompent leurs relations diplomatiques avec le Qatar, ouvertement accusé de soutenir « le terrorisme ».

Affolés par le blocus saoudien de facto, des habitants de Doha ont pris d’assaut les supermarchés, où des queues se sont formées et où le lait, le riz ou le poulet ont rapidement disparu des rayons.

« C’est un cycle de panique », dit Ernest, un Libanais, poussant deux chariots pleins à craquer.

Pour tenter de rassurer les habitants, le gouvernement a affirmé qu’il prendrait « toutes les mesures nécessaires pour mettre en échec les tentatives de nuire à [sa] population et à [son] économie ».

La Bourse de Doha a elle aussi accusé le coup, clôturant en baisse de 7,58 %.

Cette crise est la plus grave depuis la naissance en 1981 du Conseil de coopération du Golfe (CCG) composé de l’Arabie saoudite, de Bahreïn, des Émirats arabes unis, du Koweït, d’Oman et du Qatar. Le Koweït et Oman n’ont pas commenté cette crise.

Le Qatar a toujours poursuivi sa propre politique régionale affirmant son influence par le sport et les médias, avec l’organisation du Mondial-2022 de football et la chaîne de télévision Al Jazeera, dont les bureaux à Riyad ont été fermés.

Il est accusé par ses détracteurs de soutenir les réseaux djihadistes d’al-Qaïda et du groupe armé État islamique (EI), ainsi que les Frères musulmans classés « terroristes » par certains pays arabes.

Le Qatar est aussi accusé de soutenir « les activités de groupes terroristes soutenus par l’Iran dans la province [saoudienne] de Qatif » où se concentre la minorité chiite, ainsi qu’à Bahreïn.

L’Iran chiite est le grand rival régional de l’Arabie saoudite sunnite, et leurs relations diplomatiques sont rompues depuis 2016.

Le Qatar a par ailleurs été exclu de la coalition militaire arabe qui combat au Yémen des rebelles pro-iraniens.

Décision « sans fondement »

Pour le Qatar, la rupture est une décision « sans fondement » dont « l’objectif clair est de placer l’État sous tutelle ». Cela est « totalement inacceptable », ont dit les Affaires étrangères à Doha.

Le Qatar, dirigé par le jeune émir cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani, « n’interfère pas dans les affaires d’autrui » et « lutte contre le terrorisme et l’extrémisme », selon elles.

Alliée à la fois de Riyad et de Doha, Washington a invité les pays du Golfe à rester « unis ».

Les États-Unis disposent à Al-Udeid, au Qatar, d’une grande base aérienne où sont stationnés 10 000 soldats américains. Cette base, siège du commandement militaire américain chargé du Moyen-Orient, est utilisée pour les raids contre le groupe EI en Syrie et en Irak.

La Turquie a proposé son aide pour désamorcer la crise, alors que les chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif, et russe, Sergueï Lavrov, se sont entretenus séparément par téléphone avec leur homologue qatari. Les présidents turc, Recep Tayyip Erdogan, et russe, Vladimir Poutine, ont discuté au téléphone de la crise et appelé au dialogue pour « parvenir à des solutions de compromis ».

L’émir du Koweït, dont le pays n’a pas rejoint le mouvement de rupture, a reçu un émissaire du roi saoudien Salmane et a ensuite appelé l’émir du Qatar pour l’« exhorter à la retenue » et lui demander de donner « leur chance aux efforts » visant à contenir la crise.

La semaine dernière, le Qatar s’était dit victime de pirates ayant publié sur le site de l’agence officielle QNA de faux propos attribués à l’émir Tamim.

Ces propos, considérés comme authentiques par Riyad et Abou Dhabi, rompaient avec le consensus régional sur des sujets sensibles, notamment l’Iran, vu comme un allié stratégique alors qu’il est considéré par Riyad comme « le fer de lance du terrorisme ». Ils contenaient aussi des commentaires négatifs sur les relations entre le gouvernement Trump et le Qatar.