Les Syriens commencent à décider où ils veulent poser leurs pieds

De jeunes réfugiés syriens dans un camp à Deir Zannoun, au Liban
Photo: Joseph Eid Agence France-Presse De jeunes réfugiés syriens dans un camp à Deir Zannoun, au Liban

Première rencontre de cette envergure réunissant des Syriens de partout, la Conférence internationale de Basamat for Development s’est ouverte lundi à Istanbul. À l’invitation de cet organisme humanitaire qui oeuvre surtout auprès des femmes victimes de la guerre, les Syriens ont pour une rare fois osé parler de l’avenir.

L’exercice était ambitieux, voire périlleux. Car rassembler autant de Syriens et de sympathisants de divers pays et de différentes confessions pour parler de leur avenir commun est en soi un exploit. Mais un exercice ô combien nécessaire, croit Majd Chourbaji, la fondatrice de Basamat — « empreinte » en arabe —, l’organisme hôte de cette première conférence internationale à Istanbul. « Il faut connaître et partager entre nous ce qui se fait déjà [pour les Syriens]. Le thème de la conférence se traduit par “le chemin est par ici”, c’est ici qu’on veut mettre nos pieds pour voir venir les choses. C’est se poser pour pouvoir réfléchir et avancer, explique-t-elle. Il y a eu beaucoup de souffrance. »

Pour cette militante qui a été emprisonnée et torturée en même temps que son mari, cette phrase a une réelle résonance. En décembre 2012, Majd Chourbaji a été arrêté par le régime de Bachar al-Assad lors d’un banal contrôle routier. Son crime ? Avoir aidé les victimes dans les hôpitaux et organisé des manifestations pacifiques pour protester notamment contre le massacre survenu à Daraya, sa ville natale, tout près de Damas. Elle a été battue, torturée et détenue avec vingt femmes pendant sept mois dans une cellule de 4 mètres carrés, en portant toujours les mêmes vêtements et en se douchant tous les trois mois. Après une grève de faim qui s’est soldée par sa libération et celle de 80 détenues, elle a appris qu’elle serait désormais seule pour élever ses trois enfants : son mari était mort en prison.

Réfugiée au Liban, Mme Chourbaji a fait des démarches pour envoyer ses enfants en Suède et les tenir loin de l’horreur. En juin 2014, Basamat for Development, basé au Liban, mais qui est également enregistré comme organisme de charité au Canada, a été sa réponse au drame qu’elle vivait, comme veuve et comme mère monoparentale qui devait tout recommencer. En trois ans, cet organisme humanitaire qui vient en aide aux femmes veuves de guerre et aux enfants a pris un essor considérable : il opère 13 projets au Liban et en Syrie — écoles, formation et autonomisation des femmes — et embauche désormais 150 personnes (dont 130 femmes).

Les femmes d’abord

Elle a voulu leur faire une grande place à la conférence. « On a invité beaucoup de femmes à la conférence. Pour nous, c’est très important », insiste Majd Chourbaji. Parmi elles, une femme ingénieure venue présenter un prototype de maison très sophistiquée pour la reconstruction, une médecin et professeure de sexologie à l’Université du Caire et la colauréate du prix Nobel de la paix 2011, la militante yéménite Tawakkol Karman, qui a livré — presque vociféré — un discours lucide et inspiré sur la jeunesse, cette « troisième voie » entre le terrorisme et la dictature, où pourrait fleurir un « printemps permanent ».

« Quand on pense à la reconstruction d’un pays, on pense toujours à la reconstruction économique. C’est ’intérêt premier pour les entreprises européennes qui se demanderont où investir. L’important, c’est que les Syriens jouent ce rôle-là eux-mêmes et réfléchissent à leur société syrienne », a soutenu pour sa part Agnès Favier, chercheuse à l’Institut universitaire européen de Florence. « Pour savoir quel chemin prendre, il faut savoir où on est », poursuit la chercheuse. Les défis pour arriver à la pleine reconstruction sont encore nombreux. D’abord d’ordre politique, pour réconcilier ceux qui ont subi les affres du régime et ceux qui le soutiennent. « Le gros problème, il est là. Ça reste une ligne rouge pour beaucoup de gens ». D’autres, non négligeables, sont d’ordre social. « Il faut voir cette déconnexion qui grandit entre la Syrie et les pays voisins. En tant que Syriens, on ne vit pas la même chose quand on est à l’intérieur qu’en Turquie ou au Liban ».

Depuis que c’est commencé qu’on pense à l’avenir. Alors, on organise les choses et, même si c’est pas pour nous, ce sera pour nos enfants.

Oser penser à l’avenir

Pourquoi penser à l’avenir ? « Parce qu’on a un pays détruit et que tout est à reconstruire, particulièrement les humains. Après viendront les villes », croit Bouthina Rahhal, du Comité des femmes syriennes (Syrian Women Committee), un organisme basé à Reyhanli, en Turquie, tout près de la frontière avec la Syrie. Nada Adi s’implique quant à elle au sein de Syrian Charity, une association qui a son siège social en France qui opère notamment un hôpital spécialisé en obstétrique, où les femmes accouchent dans un bunker blindé et repartent la même journée, car c’est trop dangereux. « Depuis que c’est commencé qu’on pense à l’avenir. Alors, on organise les choses et, même si c’est pas pour nous, ce sera pour nos enfants », soutient cette Syrienne qui vit en exil depuis le massacre de Hama en février 1982. C’est là qu’une insurrection des Frères musulmans avait été réprimée dans un bain de sang par l’armée alors contrôlée alors par le gouvernement du père de Bachar al-Assad. « L’espoir ? Il y en a toujours. L’injustice ne peut pas durer éternellement. Ça va finir un jour. Et nous, on sera prêts… Inch Allah. »


 
2 commentaires
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 23 mai 2017 12 h 26

    Quand on finit un discours d'espoir par...

    ...l'injustice ne peut durer éternellement..."Inch Allah." (sic) Je décroche! il n'y a plus personne au bout du fil...et, je perçois du coup, une manipulation que j'ai subie tout au long de l'article.

  • Johanne Ménard - Inscrite 24 mai 2017 09 h 49

    @Nicole D.Sévigny

    Votre commentaire est désolant et montre combien les êtres humains sont capables de se déshumaniser les uns les autres pour que l'expression d'une telle résilience et d'une souffrance résonne en vous comme une tentative de manipulation.

    Bien à vous,
    Maude Ménard-Dunn