Le sultanat d’Oman, médiateur du Moyen-Orient

Le sultan d'Oman, Qabous ben Saïd, assiste à un défilé militaire dans la capitale de Muscat.
Photo: Stringer Agence France-Presse Le sultan d'Oman, Qabous ben Saïd, assiste à un défilé militaire dans la capitale de Muscat.

Flanqué par les deux géants rivaux du Moyen-Orient — l’Iran et l’Arabie saoudite —, un Yémen en guerre civile et l’un des détroits les plus stratégiques au monde, le sultanat d’Oman parvient à préserver sa stabilité et de bonnes relations avec tous. Comment fait-il ? Réponse d’Alexandre Mouthon, chercheur indépendant et photographe français.

Comment Oman parvient-il à rester stable dans un voisinage aussi turbulent ?

La politique extérieure du sultan Qabous tient en deux concepts : non-ingérence et non-alignement. Ne pas s’opposer, ne pas participer, ne pas être contraint par les alliances. L’histoire du sultanat d’Oman est celle d’un pays d’interface entre la péninsule arabique, la Perse, l’Afrique de l’Est, la sphère indienne et l’Occident.

Les États-Unis ont clairement été choisis comme parrains — et non pas la Chine. Mais les Américains ne peuvent se servir de leurs bases militaires pour mener des attaques.

L’Iran est un partenaire économique de choix pour Oman en plus d’être son partenaire géostratégique pour la cogestion — qui donne lieu à coopération militaire — du détroit d’Ormuz, que les deux pays partagent. Celui-ci ouvre l’accès à 40 % de l’approvisionnement mondial en pétrole.

Quant à l’Arabie saoudite, le sultan Qabous refuse, sans s’y opposer, de participer à la coalition qu’elle dirige au Yémen depuis 2015. Il ne participe pas non plus à la coalition des pays arabes contre le groupe EI en Syrie et en Irak. Dans le même temps, de nombreux projets de coopération économique sont en cours avec Riyad afin de connecter les réseaux d’oléoducs au littoral omanais.

Les relations avec la Syrie de Bachar al-Assad n’ont pas été interrompues non plus. Le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid al-Moualem, a réservé sa première visite dans un pays du Moyen-Orient à Oman en août 2015, marquant ainsi le rôle incontournable de médiateur du sultan Qabous dans la crise syrienne.

Être un État neutre signifie qu’on le décide et que les autres l’acceptent. C’est un don contre un don. Un espace neutre est un outil diplomatique, économique et logistique utile à tous.
 

 

Sur le plan diplomatique, comment Oman utilise-t-il cet outil ?

C’est un acteur diplomatique de premier ordre au coeur d’un Moyen-Orient belligène. Ses portes sont toujours ouvertes pour mener des actions d’intermédiaire.

Son rôle de courtier de la paix s’est notamment illustré en 2013-2015, quand ses excellentes relations avec Téhéran lui ont permis de jouer les intermédiaires entre les États-Unis et l’Iran dans les négociations sur le programme nucléaire iranien. On pense dès lors aux futures négociations de sortie de crise en Syrie : Oman va-t-il permettre des rencontres entre Bachar al-Assad, Washington, Moscou, Téhéran et Riyad ?

Le pays connaît-il des tensions religieuses ?

Le sultan s’est battu contre la modeste montée d’un islam radical intérieur. Il y a notamment eu des arrestations dans les années 1990. Mais les tensions religieuses ne semblent pas être les plus importantes. Elles restent marginales.

Il faut à Qabous calmer la branche la plus conservatrice des dignitaires du régime, et peut-être aussi les officines les plus radicales, en maintenant des interdits stricts — sur l’homosexualité, l’adultère et la consommation d’alcool, etc. — et en encadrant les effets jugés néfastes et déstabilisateurs du tourisme.

La promotion de son islam tolérant, l’ibadisme, est cohérente avec la personnalité originale du sultan, presque ouvertement homosexuel. Un tabou, d’ailleurs, dans les discussions avec la population au sujet de sa succession.

Pour le moment, la société omanaise vit un islam de paix, en paix, pour la paix. Ce sont surtout des clivages sociaux qui risquent d’ébranler l’équilibre à la mort du sultan.

Comment le sultan assure-t-il la paix sociale à l’intérieur du pays ?

La paix sociale repose sur un contrat : redistribution et « omanisation ». C’est le sultan Qabous ben Saïd — le 15e de la famille des Al Bou Saïd, régnante depuis 1749 — qui redistribue la rente dont il est le dépositaire depuis sa prise de pouvoir en 1970. La priorité va aux clans qui ont infiltré le palais et à leurs circuits de clientèles, tribales et régionales. La cooptation est mère de toutes les allégeances. La stabilité est à ce prix, pour que la contestation reste murmure. L’absolutisme de ce sultan éclairé est légitimé par sa capacité à unifier la nation autour des bienfaits de son État-providence.

Il n’arrive cependant pas à enrayer les inégalités entre Omanais et étrangers, et entre nationaux. Le confort matériel des Omanais et de leurs nombreuses familles est assuré, mais l’égalité reste à un stade sommaire et l’administration publique est gonflée pour pallier le chômage des jeunes générations. Obtenir une charge publique est honorable et considérée comme un dû. Un don associé à une « omanitude ». Le contre-don pourrait être l’absence de revendications politiques.