Le décès de Rafsandjani affaiblit les réformateurs iraniens

L'ex-président iranien Ali Akbar Hashemi Rafsanjani
Photo: Ebrahim Noroozi Associated Press L'ex-président iranien Ali Akbar Hashemi Rafsanjani

L’un des pères fondateurs de la République islamique et pilier de la théocratie iranienne Ali Akbar Hachemi Rafsandjani est décédé dimanche à l’âge de 82 ans. Tantôt conservateur, tantôt réformateur, la mort de cet ancien président (1989-1997) considéré comme un pragmatique — et qui avait su conserver une grande influence au sein de l’élite politique — est un coup dur pour le camp réformateur. Explications de Vahid Yücesoy, doctorant en science politique au CERIUM.

M. Rafsandjani restait une figure influente de la politique iranienne. Pourquoi ? Sur quels plans ?

Il a su naviguer habilement lors des crises existentielles qui ont frappé le pays, ce qui lui a assuré sa longévité au pouvoir. Politicien futé, il a consacré presque quatre décennies à diriger à la fois la politique intérieure et étrangère de l’Iran. On le surnommait « le requin » en raison de sa grande influence.

Alors qu’il était président du Parlement [1980-1989], il avait exercé une influence immense dans l’accord du cessez-le-feu qui a mis fin à la guerre Iran-Irak [1980-1988]. Pendant sa présidence, dès 1989, il a entamé un véritable projet de reconstruction du pays tout en tentant d’améliorer les relations de la République islamique avec le reste du monde, en particulier l’Occident et le monde arabe.

Quels sont les principaux éléments de son héritage politique ?

Rafsandjani laisse derrière lui un héritage mitigé aux Iraniens. Il a été accusé de s’être enrichi en profitant de l’ouverture aux investissements étrangers qu’il prônait. Il a fait fortune grâce à l’exportation de pistaches et en octroyant de juteux contrats à ses proches dans les domaines de la construction et du pétrole.

Sur le plan politique, Rafsandjani était un pragmatique — ni conservateur ni réformateur. Au début de la Révolution [en 1979], il s’était néanmoins rangé du côté des conservateurs en raison de son intolérance à l’égard de la dissidence politique. Il a exercé son pouvoir en pratiquant l’élimination de ses adversaires politiques en Iran et à l’étranger par l’entremise d’exécutions et d’assassinats.

Pour autant, sa tentative d’affaiblir les Gardiens de la révolution — l’entité militaire et économique la plus puissante au pays qui a souvent agi comme force de répression — l’a amené à se modérer considérablement au cours des dernières années. Il avait commencé à promouvoir une libéralisation des moeurs et un rapprochement avec l’Occident.

Lors des élections truquées de 2009, il avait appuyé le réformateur, Mir Hossein Moussavi, contre le conservateur Mahmoud Ahmadinejad. Il avait aussi donné son soutien au Mouvement vert né du soulèvement contre les résultats électoraux. Ce fut d’ailleurs la plus grande vague de manifestations contre la République islamique.

Ce revirement de position lui a coûté cher. Il est tombé en disgrâce auprès du guide suprême, Ali Khamenei, l’homme le plus puissant au pays… tout en parvenant à garder sa place parmi l’élite politique jusqu’à sa mort.

Dans quel état laisse-t-il le camp des modérés ?

La mort de Rafsandjani est certainement un coup dur pour les modérés. Elle prive le président actuel, Hassan Rohani, lui aussi pragmatiste, d’un important allié. C’est très important, car l’avenir du mouvement réformiste — présentement allié à Rohani — reste incertain à l’approche de la présidentielle qui aura lieu en mai. Il y aura aussi comme enjeu imminent le choix d’un nouveau guide suprême, Ali Khamenei étant atteint d’un cancer.

Une chose est sûre : avec la mort de Rafsandjani, qui était un ardent opposant de la consolidation du pouvoir des Gardiens de la révolution, ces derniers risquent de monter en puissance, ce qui laisse présager un avenir sombre pour les réformateurs.

Que sait-on des figures qui sont en lice pour devenir le prochain guide suprême ?

C’est l’Assemblé des experts, un organe délibératif composé de 86 membres religieux, qui est responsable d’élire le prochain guide suprême. Or, l’implication des Gardiens de la révolution dans ce processus est quasiment inévitable.

Bien que la liste finale des candidats n’ait pas été dévoilée, les spéculations font ressortir quatre noms, selon le Washington Institute for Near East Policy : Sadeq Larijani (à la tête du système judiciaire), Mojtaba Khamenei (fils du guide suprême), Mahmoud Hachemi Chahroudi (membre influent du clergé responsable de régler les différends au sein du système politique) et Ebrahim Raissi (chef de l’une des fondations caritatives les plus influentes du pays, Astan Qods Razavi).

Aucun des candidats n’est plus modéré qu’Ali Khamenei. Il est donc bien possible qu’un guide suprême plus radical soit élu.