La Turquie dans la mire du groupe État islamique

L’attentat au Reina marque un début 2017 sanglant pour la Turquie, déjà endeuillée en 2016 par les contrecoups d’une tentative de coup d’État et une vague d’attentats meurtriers liée aux djihadistes ou à la rébellion kurde.
Photo: Ozan Kose Agence France-Presse L’attentat au Reina marque un début 2017 sanglant pour la Turquie, déjà endeuillée en 2016 par les contrecoups d’une tentative de coup d’État et une vague d’attentats meurtriers liée aux djihadistes ou à la rébellion kurde.

Le groupe armé État islamique (EI) a revendiqué lundi l’attentat meurtrier du Nouvel An dans une discothèque d’Istanbul, revendication qui marque un changement de stratégie de sa part. Alors que la Turquie est de plus en plus engagée dans le conflit syrien, la spirale de violence s’accélère sur son territoire.

Le groupe djihadiste a affirmé par communiqué qu’un des « soldats du califat » était à l’origine de cette tuerie dans un club branché d’Istanbul dans la nuit du 1er janvier. Des effectifs renforcés de milliers de policiers n’ont pas empêché l’assaillant d’entrer dans le Reina, en bordure du Bosphore, et de tuer 39 personnes, dont au moins 25 étrangers, et d’en blesser 60 autres. La Canadienne morte dans l’attentat a été identifiée comme étant Alaa Al-Muhandis, une jeune mère de Milton en Ontario. Le meurtrier court toujours.

La Turquie est secouée presque chaque mois depuis juillet 2015 par des attentats meurtriers, attribués aux djihadistes ou à la rébellion kurde. Jusqu’à présent, le groupe EI ne s’était jamais déclaré responsable officiellement, même si les autorités lui ont attribué les attentats les plus sanglants de cette vague, dont celui du 28 juin 2016, qui a fait 44 morts dans le plus grand aéroport du pays.

« C’est un changement de tactique, on est en train de voir une phase de guerre ouverte contre le gouvernement turc », avance Tolga Bilener, enseignant-chercheur en géopolitique à l’Université Galatasaray d’Istanbul. Sans vouloir parler de « propagation » du conflit syrien, il croit que la soirée meurtrière marquera un tournant dans la lutte que mène l’État turc contre les djihadistes.

Politique étrangère

La revendication de ce nouvel attentat par le groupe EI participe de cette logique de terrorisme de « représailles », dans un contexte où la Turquie a récemment renversé ses alliances. « Il s’agit d’une des conséquences indirectes de la déstabilisation en Syrie. Et la Turquie est en ligne de front », constate M. Bilener.

La Turquie a été pendant plusieurs années un lieu de passage pour les hommes du groupe EI. Le gouvernement est accusé d’avoir fermé les yeux sur leurs incursions et leurs trafics, à un moment où Ankara souhaitait que Bachar al-Assad soit renversé en Syrie coûte que coûte.

C’est un changement de tactique, on est en train de voir une phase de guerre ouverte contre le gouvernement 

Elle mène maintenant une offensive terrestre dans le nord de ce pays depuis août dernier, baptisée « Bouclier de l’Euphrate ». Ses soldats tentent notamment d’arracher des mains du groupe EI la ville d’Al-Bab, une localité stratégique située à un carrefour de routes qui relient Lattaquié, Alep, Raqqa en Syrie et Mossoul en Irak. L’aviation russe en renfort, l’état-major turc a indiqué avoir bombardé des positions du groupe EI dans ce secteur dans la nuit de dimanche à lundi.

Des mois de froideur diplomatique avaient suivi l’écrasement d’un bombardier russe abattu par l’aviation turque en novembre 2015. Depuis l’été dernier, Ankara et Moscou ont opéré un impressionnant rapprochement, au point de négocier conjointement un cessez-le-feu global entre le président Assad et les principales forces de l’opposition. Il s’agit du premier pays membre de l’OTAN avec lequel la Russie établit des contacts aussi étroits sur le plan militaire.

Cible symbolique

Pris dans une escalade de violence, les Turcs ont l’humeur de plus en plus sombre, note le professeur Bilener. C’est aussi que, cette fois-ci, la cible n’est ni militaire, ni policière, ni médiatique, ni publique. « Le mode de vie occidental est ciblé », le symbole d’un club de la jeunesse branchée cosmopolite, avec un mode opératoire qui n’est pas sans rappeler les attentats du Bataclan, survenus en novembre 2015 en France.

Il remarque aussi que plusieurs touristes présents étaient originaires des pays du Golfe « venus justement en Turquie pour faire la fête qu’ils ne pouvaient pas faire chez eux ». Noël n’étant pas célébré dans ce pays à majorité musulmane, les traditions occidentales se transposent en quelque sorte au 31 décembre, explique-t-il, en admettant que plusieurs personnes avaient néanmoins choisi de ne pas sortir.

« Oui, malheureusement, les Turcs sont habitués au terrorisme, mais attaquer des fêtards de cette façon, c’est du jamais vu », note-t-il. Des images diffusées par le quotidien turc Hurriyet les montrent réunis dans le club, qui décomptent les dernières secondes avant 2017, un peu plus d’une heure avant l’attaque. « On ne s’attendait pas à un attentat dans un lieu de divertissement, dit-il, le choc est ressenti plus durement cette fois-ci. Il y a beaucoup de résilience ici, mais on verra si on passe le test cette fois-ci. »

L’année ne semble plus tout à fait neuve non plus à Ferhat Korklu. Jeune Stanbouliote pharmacien, il habite le district de Besiktas, où ont eu lieu cet attentat et celui du 10 décembre dernier aux alentours d’un important stade de soccer. La nuit d’horreur, il se trouvait lui aussi dans une fête à proximité, avec sa femme, Sare : « Quand nous sommes sortis, nous avons réalisé que nous étions dans le périmètre de sécurité et nous avons voulu partir », relate-t-il, avouant se sentir « plus fragile que jamais ».

Il dit craindre que ce nouvel épisode de terreur ne polarise davantage ses concitoyens : « Nous sommes tellement désolés et confus à propos de cette haine croissante. […] Ce genre de problème semble toujours survenir pour obtenir une tension entre des styles de vie. » Une ville comme Istanbul, où plusieurs communautés et traditions cohabitent, lui paraît un terreau fertile pour ceux qui voudraient « faire en sorte que les gens s’attaquent les uns les autres ». D’où l’urgence de résister à une réaction haineuse précipitée : « Sinon, nous serons seulement l’un d’eux. »

L’état d’urgence a été déclaré après une tentative de coup d’État avortée le 15 juillet dernier. Il devait être levé à la mi-janvier, mais Tolga Bilener doute que ce soit le cas. « Chaque attentat est un argument supplémentaire. La situation sécuritaire n’a pas évolué, les gens ne s’y opposeront pas. »

Suspect en cavale

L’assaillant de la discothèque n’a toujours pas été appréhendé par les autorités. Le vice-premier ministre turc Numan Kurtulmus a révélé que les autorités disposaient de ses empreintes digitales et d’une description de base, et que son identification était donc imminente.

Des équipes de la police antiterroriste d’Istanbul ont arrêté et placé en garde à vue lundi huit personnes dans le cadre de l’enquête sur cette attaque.

La chasse à l’homme s’est intensifiée tard dans la nuit et six autres personnes ont été arrêtées.


 
2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 3 janvier 2017 04 h 15

    quelle bete féroce que certains humains et surtout ne cherchons pas au loin

    Ne nous contons pas d'histoire les religions servent a deviser, a mépriser, a humilier et a appauvrir, et en enrichir d'autres, quand ce n'est pas de faire des esclaves, et ce par tous les moyens, quelles bêtes féroces et hypocrites que certains humains

  • Denis Paquette - Abonné 3 janvier 2017 09 h 41

    Le monde devenu un grand village,n'est -ce pas devenu maintenant un incontournable

    se pourrait-il que certains moyens pour dominer le monde soient de plus en plus inadéquats que tuer systématiquement des gens est de plus en plus anachronique,que le monde est devenu un grand village et qu'il faut de plus en plus en tenir compte, que les formes ancestrales de domination est de plus en plus mal vu, n'est ce pas ce qu'Obama nous disait, il y a pas si longtemps et ce que le grand Seigneur Trump va devoir un jour reconnaitre,que tout les individus du monde sont devenus nos amis, car ils font partis maintenant de nos amis