Que faire des trois déserteurs français du groupe EI coincés en Syrie?

Les trois déserteurs du groupe EI ont été interceptés à la frontière entre la Syrie et la Turquie.
Photo: Ilyas Akengin Agence France-Presse Les trois déserteurs du groupe EI ont été interceptés à la frontière entre la Syrie et la Turquie.

Barbe bien taillée, grands yeux noirs et regard hagard, le jeune homme répond aux questions par Skype, sans être disert. « On veut partir d’ici ! » Assise derrière lui, sa femme, très jeune, visage découvert et simple châle autour de la tête, porte leur fille de 7 mois, Isra. L’homme de 27 ans se présente comme Abou Isra et dit venir de Nîmes. Une autre Française intervient agressivement dans la conversation. « On ne comprend pas quel est le problème. Pourquoi on est là ? Pourquoi on nous retient ? On veut rentrer en France. » Originaire de Marseille, elle veut être appelée Oum Mariam, prénom de sa petite de 8 mois dont le père est mort au combat avant sa naissance. Elle ne connaissait pas le couple avant de se retrouver avec lui « en prison », selon ses mots.

« Raclée »

Les trois déserteurs sont aux mains d’un groupe de l’Armée syrienne libre (ASL), le Fatah al-Sham (ex-Front al-Nosra), qui contrôle une portion de la zone frontalière autour de la ville d’Azaz, dans le nord de la Syrie, et le poste frontière de Bab al-Salameh. Ils ont fui Raqqa, fief du groupe État islamique (EI) en Syrie qu’ils avaient rejoint début 2015, et ont été interceptés par les gardes-frontières turcs alors qu’ils cherchaient à passer en Turquie. « Les Turcs font désormais la même chose à tous ceux qui tentent de traverser la barrière, à présent très surveillée : ils leur donnent une raclée réglementaire puis les renvoient chez nous », raconte Abou Amin, responsable politique de Fatah al-Sham. D’autres djihadistes étrangers, dont deux Américains, ont ainsi atterri entre les mains de la formation, qui les retient en attendant preneur. « Nous avons tenté d’entrer en contact avec les autorités françaises via l’ambassade à Ankara. Note a été prise, mais on reste sans nouvelle. »

La coopération sécuritaire mise en oeuvre fin 2014 entre la France et la Turquie pour l’interception des djihadistes français à l’aller, et surtout au retour, n’est plus aussi efficace ces derniers mois. Les contacts établis au cas par cas permettaient de suivre les candidats français au retour depuis Raqqa ou d’autres territoires sous contrôle du groupe EI jusqu’en France. Les autorités turques recevaient le signalement des personnes concernées à travers leurs familles ou leurs avocats. Elles facilitaient leur passage à la frontière à un lieu et à un moment donnés, puis les gardaient en rétention jusqu’à leur départ et leur accueil en France. Or « les priorités turques sont différentes aujourd’hui », note un expert. Depuis le séisme du putsch manqué de juillet, les tensions s’accumulent pour la Turquie.

Paradoxalement, c’est depuis que le pays est entré en guerre active pour chasser le groupe EI de sa frontière que la traque aux djihadistes est négligée. L’opération « Bouclier de l’Euphrate » déclenchée avec l’ASL à la fin de l’été a en effet permis de dégager les djihadistes. Mais dans l’imbroglio des différents conflits et luttes d’influence locales et internationales sur cette partie du territoire syrien, la prise en charge des djihadistes en fuite ne semble pas prioritaire. Alors que le nombre de candidats au retour devrait augmenter à mesure que l’étau se resserre sur le groupe EI, attaqué en Syrie comme en Irak, le flou sur leur sort et leur accompagnement est total.

Dans ce contexte, le cas des Français aux mains de l’ASL se heurte à l’attitude ambiguë des acteurs impliqués. « Si les Français veulent qu’on les remette aux Turcs, qu’ils nous le disent. S’ils veulent mandater une quelconque partie pour les prendre en charge, qu’ils la désignent. Mais qu’on nous donne au moins une indication, un mécanisme à mettre en oeuvre ! », demande Abou Amin. Fatah al-Sham ne cache pas son désir de reconnaissance de la part de la France ou d’autres pays intéressés par la traque des djihadistes. « On veut bien assumer notre part de la guerre contre le terrorisme. Nous combattons depuis plus de deux ans l’organisation EI dans la région d’Alep et au-delà », ajoute le responsable du groupe rebelle.

« Double discours »

« Nous n’avons pas d’éléments sur cette affaire et notre ambassade non plus », indique-t-on au Quai d’Orsay au sujet des trois Français retenus dans le nord de la Syrie. « Ce sont des ravisseurs et ma cliente est prise en otage », dénonce de son côté l’avocat des Français, Bruno Vinay, au sujet du groupe rebelle syrien. Mandaté par la famille d’Oum Mariam, la jeune veuve qui a fui Raqqa, il fustige « le double discours permanent » des Syriens avec lesquels il est en contact.

Le groupe n’accepte pas, en effet, de lâcher les djihadistes dans la nature, y compris de les livrer à un avocat non mandaté par les autorités françaises. La réticence de celles-ci à traiter avec les groupes rebelles syriens n’est pas nouvelle. La reprise de la coopération avec la Turquie dans ce domaine demeure incertaine. L’impasse pour les trois djihadistes et leurs deux bébés retenus dans le nord de la Syrie va sans doute concerner bientôt d’autres « déserteurs du groupe EI ».