Faut-il encore élargir la Francophonie?

Le premier ministre Justin Trudeau, ici aux côtés de la secrétaire générale de la Francophonie, Michaëlle Jean, a déposé officiellement la candidature de l’Ontario au poste d’observateur de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).
Photo: Geoff Robins Agence France-Presse Le premier ministre Justin Trudeau, ici aux côtés de la secrétaire générale de la Francophonie, Michaëlle Jean, a déposé officiellement la candidature de l’Ontario au poste d’observateur de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

En 2012, après le sommet de Kinshasa, un consensus s’était imposé afin de limiter l’élargissement de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), qui comptait déjà 80 États et gouvernements, dont 54 membres, 23 observateurs et 3 États associés. Plusieurs, dont les représentants du Québec, avaient alors réclamé une pause. D’autant plus qu’un certain nombre de ces nouveaux membres, comme le Qatar ou le Mexique, ne brillaient pas par leur engagement en faveur de la langue française. À l’aube du XVIe sommet de l’OIF qui se tiendra à Madagascar les 26 et 27 novembre, deux nouvelles candidatures pourraient relancer ce vieux débat, même si c’est pour des raisons très différentes. Celles de l’Ontario et de l’Arabie saoudite.

C’est un secret de Polichinelle que l’Arabie saoudite mène depuis des mois une campagne active auprès de nombreux pays membres pour se joindre à l’OIF. Quant à l’Ontario, on sait que sa candidature au poste d’observateur a été officiellement déposée par le premier ministre Justin Trudeau. Si la première inquiète les défenseurs des droits des femmes et ceux qui se préoccupent du combat pour le français au sein de l’OIF, la seconde pourrait « faire de l’ombre » à la présence du Québec dans la Francophonie, estime l’ancienne ministre du Parti québécois Louise Beaudoin.

Un nouveau Qatar ?

En 2012, la candidature du Qatar avait pris tout le monde par surprise. Le pays, même s’il investissait massivement en France, n’avait jamais brillé par sa culture francophone et ses représentants ne s’étaient jamais exprimés en français dans les organisations internationales. Alors que le secrétaire général de l’époque, le Sénégalais Abdou Diouf, avait opposé une fin de non-recevoir à ce richissime émirat, son lobbying à coups de millions auprès des pays africains avait quand même porté ses fruits. En session plénière, malgré l’opposition des dirigeants de l’OIF, une majorité de pays, notamment africains, avait imposé l’accession du Qatar au statut de membre associé.

Sans compter que, une fois admis, le Qatar n’a pas acquitté sa cotisation annuelle pendant longtemps. Aujourd’hui, tout serait rentré dans l’ordre, nous assure-t-on. Une telle opération de lobbying pourrait-elle se répéter cette année avec l’Arabie saoudite ? Rien n’est impossible, dit-on dans les couloirs de l’OIF, car les États membres sont souverains. Coïncidence : cette candidature arrive au moment où, à la suite de la conférence de Québec, l’OIF compte adopter une résolution afin de combattre les diverses formes de radicalisation menant à la violence. Radicalisation dont l’Arabie saoudite est accusée d’être l’un des premiers pourvoyeurs.

L’Ontario observateur ?

Le cas de l’Ontario est évidemment très différent puisque ce dernier abrite 600 000 Canadiens français et qu’il s’agit de la province canadienne la plus française après le Québec, devant le Nouveau-Brunswick. Or, cela fait des années que l’Ontario veut suivre l’exemple de ces deux dernières provinces. Jusque-là, sa demande n’avait pas dépassé Ottawa, où les gouvernements ne l’avaient pas soutenue, probablement pour ne pas déclencher une controverse avec le Québec. Ce n’est plus le cas depuis l’élection de Justin Trudeau et de Philippe Couillard.

Ce nouveau siège canadien ne peut que contribuer à diluer la présence du Québec

À moins d’un imprévu, cette nouvelle adhésion semble largement acquise chez tous ceux à qui nous en avons parlé. Elle ferait néanmoins du Canada le seul pays à occuper quatre sièges (Canada, Canada-Québec, Canada–Nouveau-Brunswick, Canada-Ontario), alors que la France et la Suisse n’en ont qu’un seul et que la Belgique en a deux, mais avec un partage précis des compétences, ce qui n’est pas le cas du Canada. À Antananarivo, la délégation ontarienne est très active et on ne peut plus optimiste.
 

Outre l’incongruité de réserver quatre sièges à un seul pays, « ce nouveau siège canadien ne peut que contribuer à diluer la présence du Québec », affirme Louise Beaudoin. L’ancienne ministre des Relations internationales du Québec se défend de vouloir heurter les francophones hors Québec, précise-t-elle. Elle s’étonne néanmoins que le premier ministre Philippe Couillard ait personnellement soutenu cette candidature auprès de l’OIF. « Au Canada comme à l’OIF, le Québec est en voie de redevenir une simple province parmi d’autres, dit-elle. Il est normal que le Québec soit à l’OIF, où il représente la nation québécoise. Si le Canada est là, c’est justement pour représenter les francophones hors Québec. » D’aucuns se souviendront qu’à l’OIF, les représentants des gouvernements provinciaux canadiens n’ont théoriquement pas voix au chapitre sur les questions internationales. Une contrainte dont s’était vite libéré l’ancien premier ministre Robert Bourassa en intervenant sur toutes les questions dès le premier Sommet de la Francophonie, à Paris en 1986. Il en a toujours été ainsi depuis.

Malgré ces critiques, la candidature de l’Ontario semble jouir d’un exceptionnel alignement des planètes. Non seulement elle a été portée par le premier ministre Justin Trudeau et soutenue par Philippe Couillard, mais elle devrait bénéficier de la présence depuis deux ans de l’ancienne gouverneure générale du Canada Michaëlle Jean au poste de secrétaire générale. En ces matières, l’assemblée générale, qui se réunira samedi et qui prend théoriquement ses décisions à l’unanimité, est seule souveraine. Même si l’on sait que tous les membres n’y ont pas le même poids. Cette année, l’Argentine, la Corée du Sud et la Nouvelle-Calédonie ont aussi fait une demande. Dans chacun des cas, c’est le lobbying fait depuis des mois qui sera déterminant les 26 et 27 novembre prochains.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

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