Vers l’impasse politique et humanitaire?

Un membre des forces policières irakiennes se préparait dimanche à l’opération pour la reprise de Mossoul à la base militaire de Qayyarah, située à 60 kilomètres de là.
Photo: Ahmad Al-Rubaye Agence France-Presse Un membre des forces policières irakiennes se préparait dimanche à l’opération pour la reprise de Mossoul à la base militaire de Qayyarah, située à 60 kilomètres de là.

Pour la chercheuse Loulouwa al-Rachid, la prise de Mossoul ne fait aucun doute vu le déséquilibre des forces en présence. Mais la suite est source d’inquiétudes. La spécialiste de l’Irak pour le programme de recherches WAFAW (When Authoritarianism Fails in the Arab World)/Sciences-Po Ceri redoute les conséquences de l’absence de stratégie politique pourtant indispensable afin de gérer Mossoul, une fois que la ville sera libérée du groupe État islamique (EI).

Les conditions pour lancer la bataille de Mossoul sont-elles réunies ?

D’un point de vue militaire, oui. La ville de Mossoul et son million et demi d’habitants sont encerclés. Au total, plus de 100 000 combattants sont mobilisés au sein d’une coalition fourre-tout. En face, on estime qu’il y a 5000 djihadistes du groupe EI. Sans que l’on sache d’ailleurs s’ils combattront ou se retireront. Le rapport de force est évident.

Comment les forces se répartissent-elles ?

La coalition internationale, menée par les États-Unis et à laquelle la France participe, n’a cessé de monter en puissance depuis 2014 et dispose d’une puissance de feu inégalée. Elle a des soldats dans des bases militaires au Kurdistan comme dans le reste de l’Irak. Mais cela reste assez opaque. Les pays engagés ne disent pas exactement combien de soldats sont déployés ni ce qu’ils font. La Turquie a également renforcé sa présence, avec environ 1500 à 2000 hommes. Les Turcs ont toujours eu beaucoup d’influence à Mossoul où ils avaient un consulat.

Et côté irakien ?

L’assaut sera mené par les troupes de l’unité d’élite du contre-terrorisme (CTS), un corps créé en 2003 sur le modèle des forces spéciales américaines. Elles fonctionnent elles aussi en totale opacité et sont contrôlées par le premier ministre irakien et non par le ministère de la Défense. Elles sont en réalité quasi intégrées aux forces américaines qui les ont formées et armées. La bataille de Mossoul mobilise également l’armée irakienne, qui a du mal à trouver sa place entre les forces d’élite du CTS et la coalition. À ces forces régulières, il faut ajouter les peshmergas kurdes positionnés au nord de Mossoul, jusqu’aux monts Sinjar. Il y a enfin une constellation de milices, kurdes et sunnites, mais surtout chiites. Elles sont actives depuis 2014 et avaient alors bloqué la déferlante du groupe EI dans la ceinture de Bagdad. Elles ont effectué un travail de nettoyage efficace mais redoutable et sanglant. Les sunnites, les Turcs et les pays arabes ne veulent pas qu’elles participent à la bataille. Les États-Unis sont plus ambigus. Ils ont reconnu leur « rôle clé » dans les combats contre le groupe État islamique.

Existe-t-il un début de stratégie politique permettant de gérer Mossoul, une fois que la ville sera libérée du groupe EI ?

Absolument pas, c’est une impasse. Le gouvernement irakien n’a pas de plan pour le jour d’après, celui où Mossoul sera repris. Il ne sait pas quoi faire, hormis tenter de rétablir un statu quo ante. Il tentera de placer un gouverneur docile et de déléguer ce qu’il peut à des milices tribales et à ceux qui seront là. Au-delà de l’enjeu symbolique énorme de chasser le groupe EI d’Irak, Mossoul est un fardeau pour Bagdad qui est en quasi-faillite financière et assure à peine le versement des salaires des fonctionnaires. On peut craindre une situation inextricable, compte tenu de toutes les forces en présence. Le partage du butin et des rôles de chacun au lendemain du départ du groupe EI peut donner lieu à une « guerre de tous contre tous » entre milices chiites, forces proturques, Kurdes, etc. Car derrière les rivalités communautaristes, il y a les convoitises des terres, du pétrole et des ressources en eau. Et puis, comment éviter les règlements de comptes au nom de la liquidation des collaborateurs du groupe État islamique ?

Quels sont les risques humanitaires ?

Envisager de donner l’assaut à une ville de 1,5 million d’habitants ne pose de problèmes à personne, ni au sein de la coalition internationale ni côté irakien. Les préparatifs pour soi-disant parer la catastrophe humanitaire et l’afflux de réfugiés sont grotesques. Les moyens sont totalement insuffisants par rapport aux besoins. Comme si cela ne posait pas de problèmes de laisser mourir de faim 800 000 personnes au milieu du désert dans des camps sous des tentes. Alors, soit la coalition et le gouvernement irakien ne croient pas à cette bataille et pensent que cela va se régler autrement, soit il y a un total mépris des populations humaines. Je ne sais pas. Mais on est de toute façon dans une guerre totalement déshumanisée. On ne compte même pas les morts.

En quoi la ville de Mossoul est-elle différente des autres cités irakiennes ?

Cela tient à la singularité géographique, historique et humaine de Mossoul et de sa province de Ninive. On y trouve réunis tous les ingrédients de la grande « question d’Orient », comme les historiens désignent les rivalités dans la région au début du XXe siècle. Il s’agit d’une « société frontière » qui concentre des lignes de fracture ethniques, confessionnelles et sociologiques. Peuplée en grande majorité d’Arabes sunnites, toutes les minorités du Moyen-Orient y sont présentes : kurdes, turkmènes, chiites, chrétiens, yézidis, etc… Sous l’Empire ottoman, la wilaya de Mossoul marquait la frontière du sunnisme face aux chiites. Quand la Grande-Bretagne et la France se sont partagé la région en 1920, la ville a été disputée entre les deux puissances. Elle devait être rattachée à la Syrie et donc revenir sous mandat français mais les Britanniques ont tenu à la garder en raison du pétrole convoité dans sa région. Mossoul a été incorporé bien malgré lui à l’État irakien et a continué à regarder davantage vers Alep que vers Bagdad. Sa population a fortement adhéré par la suite au nationalisme arabe puis au baathisme mais avec une identité sunnite et un conservatisme religieux marqués.

Comment la ville avait-elle réagi à l’invasion américaine en 2003 ?

Mossoul a été surnommé alors « l’oie blanche », tant le général américain David Petraeus a été bien accueilli. C’est quand les États-Unis ont confié la ville aux peshmergas kurdes qu’une insurrection arabe a été lancée par les anciens officiers de Saddam Hussein, rejoints par les premiers djihadistes arabes. Entre 2004 et 2014, des violences terribles se sont produites dans toute la province de Ninive. Mossoul est tombé aux mains du groupe EI sans résistance ni réticence, en 2014. Sa population en mal d’ordre a bien accepté le système autoritaire et bureaucratique, proche des méthodes baathistes, imposé par les hommes de Al-Baghdadi.

Que deviendrait le groupe EI après Mossoul ?

Ses hommes pourraient se retirer dans un premier temps vers Raqqa, en Syrie, ou s’évaporer dans la région. Mais même une fois la formation pulvérisée, si les problèmes ne sont pas réglés, un nouvel avatar clandestin peut réapparaître, plus violent et plus vengeur.