L’insoluble conflit ?

Le plus récent conflit syrien a déjà fait plus de 400 000 morts.
Photo: Abd Doumany Agence France-Presse Le plus récent conflit syrien a déjà fait plus de 400 000 morts.

Après plus de cinq ans de guerre et quelque 400 000 morts, un nouveau cessez-le-feu est entré en vigueur lundi en Syrie. Mais celui-ci est fragile et le pays semble encore loin de retrouver la paix. La catastrophe qui afflige les civils ne fait pas fléchir le comportement des acteurs, qui se sont multipliés au fil des ans. Éclairage sur les raisons derrière la pérennité du conflit syrien avec Marie-Joëlle Zahar, professeure de science politique associée au CERIUM.


Le conflit semble toujours aussi inextricable. Pourquoi ?


D’abord parce qu’il ne s’agit plus d’un, mais de plusieurs conflits imbriqués l’un dans l’autre. La participation des puissances régionales y a greffé les tensions irano-saoudiennes — d’autres diraient sunnites-chiites.


Le contexte international l’a également compliqué. Un bras de fer s’est engagé entre les États-Unis — et l’Occident dans son ensemble — et la Russie, sur fond de méfiance à Moscou quant aux intentions occidentales derrière toute intervention dans les affaires d’un pays tiers. On se rappellera la Libye, où l’intervention autorisée par l’ONU pour la protection des civils a finalement mené à un changement de régime, au grand dam des Russes, qui ne veulent plus se faire prendre.


Au fil des années, les acteurs se sont multipliés et fragmentés. Et les intérêts des uns ne sont pas nécessairement compatibles avec ceux des autres, ce qui complique la quête d’une solution. Nous sommes maintenant devant un écheveau qui semble inextricable.


En quoi le conflit syrien se distingue-t-il de la plupart des autres guerres civiles qui font rage ?


Il se distingue surtout par l’imbrication de plusieurs tensions internationales, comme un jeu de poupées russes. Par contre, bien qu’on ait parfois tendance à croire qu’il se distingue par sa violence, il faut rappeler que d’autres conflits sont tout aussi violents et donnent lieu à des violations des droits de la personne aussi répugnantes qu’en Syrie. Je songe surtout aux conflits au Yémen et au Soudan du Sud.


Si nous sommes plus sensibles à la violence en Syrie, c’est parce que le conflit est plus médiatisé que les autres ; que certains des acteurs — dont Daech [nom arabe du groupe État islamique] — utilisent une violence « performatrice » souvent diffusée sur les médias sociaux pour frapper les esprits ; et, surtout, parce que les conséquences nous sont plus tangibles en raison des réfugiés et des risques sécuritaires qui rejoignent nos sociétés.


La souffrance des civils et le facteur humanitaire — acheminer de l’aide —, invoqués pour justifier un cessez-le-feu, ne font manifestement pas fléchir le comportement des belligérants. Pourquoi ?


Plusieurs protagonistes n’ont pas intérêt à ce que les combats cessent. C’est particulièrement le cas de ceux que l’économie de guerre enrichit, et de ceux dont les objectifs politiques dépassent la Syrie, qui ne devient qu’un terrain de lutte comme un autre.


Il faut ajouter la multiplicité des factions armées, ce qui complique tout cessez-le-feu. Chez certains acteurs, il n’y a plus de lignes de commandement claires qui permettent de s’engager et de le faire respecter. Pour ceux qui le veulent, il est alors plus facile de continuer à se battre en jetant sur les autres la responsabilité de la violation d’un cessez-le-feu. Il est très facile de brouiller les cartes.


Certains leaders militaires et politiques sont aussi probablement conscients qu’en l’absence de victoire militaire, ils risquent de finir devant la Cour pénale internationale pour crimes de guerre. Le jusqu’au-boutisme est une stratégie de survie.


Le cessez-le-feu entré en vigueur lundi a-t-il de meilleures chances de durer que les précédents ?


Comme pour tout cessez-le-feu en Syrie, la voie est semée d’embûches. Le précédent, limité à Alep, avait tout de même duré plusieurs semaines avant de s’effondrer. Cette fois, le fait qu’il couvre tout le territoire national rendra la surveillance des brèches plus facile, dans un contexte où l’ONU, sans moniteurs, n’a pas vraiment de capacités de surveillance sur le terrain. Par contre, certains groupes, sans rejeter le cessez-le-feu, ne l’ont pas accepté entièrement. La méfiance continue à régner, ce qui complique la mise en oeuvre.


Fait à noter, les États-Unis et la Russie semblent avoir enfin opté pour une approche commune en s’engageant à mener des opérations militaires communes contre Daech en cas de respect du cessez-le-feu. Si les acteurs de la crise syrienne s’engagent dans un processus de résolution du conflit, Américains et Russes les aideront donc à combattre ces djihadistes, qui forment le groupe considéré comme le plus problématique pour la résolution du conflit. C’est la première fois depuis le début de la guerre que l’on entrevoit la possibilité d’un consensus au sein du Conseil de sécurité, à l’ONU. Encore faut-il que les acteurs de terrain saisissent l’occasion.