Homa Hoodfar, prisonnière d'une lutte de pouvoir

L’anthropologue canado-iranienne Homa Hoodfar est détenue en Iran depuis juin. 
Photo: François Pesant Archives Le Devoir L’anthropologue canado-iranienne Homa Hoodfar est détenue en Iran depuis juin. 

L’anthropologue canado-iranienne Homa Hoodfar est détenue en Iran depuis juin. Elle n’y est pas la seule prisonnière politique, tant s’en faut. La professeure retraitée de l’Université Concordia a été happée par une vague croissante d’arrestations dans un pays où les conservateurs tentent de reprendre la main sur les modérés, explique Vahid Yücesoy, doctorant en science politique au CERIUM.

Quelle est la situation en Iran à l’égard des prisonniers politiques ?

Le nombre exact de prisonniers politiques est inconnu, mais l’Iran est parmi les pays les plus critiqués dans les rapports d’Amnistie internationale. Même si l’arrivée au pouvoir des modérés en 2013 — avec l’élection de Hassan Rohani — et leur victoire lors des législatives de 2016 ont fait souffler un vent d’espoir, la vague d’arrestations à l’endroit des dissidents n’a cessé d’augmenter.

Parmi les raisons invoquées pour les arrestations, il y a abandonner l’islam et se convertir au christianisme (le cas de Maryam Naghash Zargaran), critiquer le système politique en tant que journaliste (Ehsan Mazandarani), représenter les prisonniers politiques en tant qu’avocat (Abdoul Fatah Soltani), critiquer le sort des prisonniers politiques et militer pour les droits des femmes (Nargess Mohammadi et Bahareh Hedayat) et les droits des minorités ethniques (Zaynab Jalaian), ou bien demander le respect des droits syndicaux (Jafar Azimzadeh).

Mais parmi tous les motifs invoqués par le régime dans de tels cas, on retrouve toujours l’atteinte à la sécurité nationale. On craint la même accusation pour Homa Hoodfar, même si le régime n’a toujours pas divulgué la raison exacte de son arrestation. Souvent utilisée de manière abusive par le régime, cette justification permet au système judiciaire d’appliquer des peines d’emprisonnement plus sévères ou encore de recourir à des pouvoirs discrétionnaires contre ces dissidents.

Avec ces arrestations, les conservateurs tentent de réaffirmer leur pouvoir après que les modérés ont essayé d’ouvrir l’espace politique. Il faut noter que le système politique donne très peu de marge de manoeuvre aux dirigeants élus, qui sont présentement des modérés. Les conservateurs contrôlent donc les institutions les plus puissantes comme le Guide suprême, les Gardiens de la révolution, le ministère de l’Intérieur, le système judiciaire ainsi que le Conseil des gardiens de la Constitution, dont 6 des 12 membres sont désignés par le Guide suprême, avec un droit de veto sur les candidatures pour toutes les élections au pays.

Dans la foulée de l’élection de Hassan Rohani en 2013 et de l’accord sur le nucléaire il y a un an, on croyait pourtant qu’un vent libéral soufflait sur l’Iran. Pourquoi ce vent contraire ?

L’arrivée au pouvoir de Rohani a été suivie de quelques mesures d’ouverture. Il a notamment libéré nombre de prisonniers politiques, telle Nasrin Sotoudeh, avocate des droits de la personne de réputation internationale. Il a promis plus de libertés civiles aux jeunes et surtout aux femmes, et il en a livré quelques-unes.

Hassan Rohani avait profité au départ d’un contexte qui lui était favorable. Les sanctions internationales — les plus sévères que le pays a connues — avaient grandement appauvri la classe moyenne. Celle-ci s’était aussi soulevée contre le régime conservateur dans la foulée des élections truquées de 2009 qui avaient donné un deuxième mandat au président Mahmoud Ahmadinejad. C’était aussi une période où les conflits internes dans le clan conservateur étaient à leur apogée, entre Ahmadinejad et le Guide suprême.

Après son élection, Rohani fut alors mandaté par le Guide suprême pour négocier l’accord sur le nucléaire en vue d’alléger les pressions internes et externes sur le système. Or après la signature de l’accord l’été dernier, les attentes des Iraniens quant à l’amélioration de leurs conditions de vie dépassaient largement ce que le président était en mesure de livrer. Un scandale de corruption impliquant le frère de Rohani lui a causé beaucoup de tort. Tout cela a accéléré les attaques des conservateurs sur le président modéré.

La prochaine présidentielle aura lieu dans moins d’un an, en mai 2017, a annoncé la semaine dernière le Conseil des gardiens de la révolution. Comment cela se dessine-t-il pour Rohani et les modérés ? Quels sont leurs défis ?

Leur principal défi est d’améliorer la situation économique. En raison d’une levée des sanctions qui n’est encore que partielle — les grandes banques internationales sont toujours réticentes à faire affaire avec l’Iran — et les problèmes structurels inhérents à un système économique largement inefficace — avec un contrôle étatique qui profite aux conservateurs —, la croissance économique est demeurée en bas de 1 %.

Lorsque viendra l’élection, les partisans de Rohani pourraient s’accrocher à lui pour faire bloc contre les conservateurs. Mais ils risquent aussi de le lâcher pour des raisons politiques : le fait qu’il n’ait pas réussi à affaiblir les conservateurs déçoit en effet de plus en plus son électorat, qui souhaite plus de libertés civiles. Il pourrait donc s’abstenir de voter au moment de l’élection qui, du reste, pourrait être truquée en faveur des conservateurs, comme en 2009.

 

1 commentaire
  • René Pigeon - Abonné 3 août 2016 10 h 18

    Qu'en pense Amnistie internationale ?

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