«J’ai survécu à la route la plus dangereuse du monde»

La fumée s'est élevée dans le ciel du quartier Salihin à Alep après une attaque aérienne des forces du régime, le 9 juillet dernier.
Photo: Fadi al-Halabi Agence France-Presse La fumée s'est élevée dans le ciel du quartier Salihin à Alep après une attaque aérienne des forces du régime, le 9 juillet dernier.

Le journaliste syrien Alaa al-Jaber est un miraculé. Ce jeune trentenaire a réussi à s’extraire, mardi 12 juillet, des quartiers orientaux d’Alep, encerclés par les forces loyales au président Bachar al-Assad. Il est sorti de cette nasse par la fameuse route du Castello, du nom d’un restaurant, aujourd’hui détruit, qui marque son point de départ, dans les faubourgs nord de la métropole.

Pendant des mois, cette route a été la dernière voie de ravitaillement des zones rebelles d’Alep, où vivent 200 000 personnes, avant que les troupes de M. Assad ne s’en rapprochent le 7 juillet et n’y interdisent le trafic sous la menace de leurs canons. Des Syriens qui ont tenté de s’enfuir dans les jours suivants y ont trouvé la mort dans leur véhicule, détruit par un obus ou une roquette. « J’ai l’impression d’avoir survécu à la route la plus dangereuse du monde », s’exclame M. Jaber, joint par téléphone depuis la ville de Gaziantep, dans le sud de la Turquie, où il s’est réfugié.

J’ai prié Dieu, qu’il nous protège. J’ai vu la mort, mais Dieu merci, on a pu passer. Ces 5 kilomètres ont duré douze minutes, les plus longues de ma vie.

 

C’est le 11 juillet qu’Alaa al-Jaber a choisi de forcer son destin et de sortir d’Alep, coûte que coûte, en compagnie de trois voisins. « Mon sentiment était que le siège allait durer et qu’il fallait s’échapper, tant qu’il en était encore temps », explique-t-il dans un bon français, appris au Sénégal, où il a vécu dans les années 2000. Une décision inspirée : dimanche 17 juillet, l’armée régulière et ses alliés chiites étrangers (libanais, iraniens et irakiens) ont franchi les 500 derniers mètres qui les séparaient de la route du Castello. Les secteurs rebelles d’Alep sont désormais totalement bouclés.

« Nous avons roulé jusqu’à Sakhour, le dernier quartier avant la route du Castello, raconte le journaliste. Là, des hommes armés nous ont arrêtés. Ils étaient en noir, avec le visage masqué, comme les combattants du Front al-Nosra [émanation syrienne d’al-Qaïda] et de Daech [l’acronyme arabe de l’organisation État islamique], mais il n’y avait pas de drapeau permettant de certifier leur affiliation. Ils nous ont enfermés dans un magasin à l’abandon. “ Ne posez pas de question, sinon vous perdrez votre vie ”, disaient-ils. Ils me reprochaient de travailler avec la presse occidentale. J’ai compris qu’ils étaient proches de Nosra. »

Corps en décomposition

En septembre 2015, alors qu’il travaillait comme correspondant de la chaîne de télévision Halab Today, acquise à l’opposition, Alaa al-Jaber avait reçu des menaces de cette formation djihadiste. De peur d’être kidnappé, il avait quitté une première fois sa ville et rejoint la colonie de Syriens exilés à Gaziantep, devenue la base arrière des groupes armés et des ONG actives dans le nord de la Syrie. En Turquie, il avait servi de guide et de traducteur à plusieurs journalistes français, avant que le coût de la vie, trop élevé, ne l’oblige à repartir à Alep au printemps.

On a croisé au moins sept voitures calcinées. On a senti des odeurs de corps en décomposition. J’ai vu des cadavres, qu’aucune ambulance n’ose venir récupérer.

 

« Le mardi matin, mes trois voisins ont été relâchés et ils ont renoncé à partir, poursuit Alaa al-Jaber. Les hommes en noir ont continué à m’interroger, en me demandant si j’avais fait rentrer des journalistes occidentaux à Alep, ce que j’ai nié. Mes arguments ont dû les convaincre et finalement, ils m’ont proposé de sortir d’Alep avec plusieurs d’entre eux, dans l’un de leurs pick-up. J’ai accepté. On a d’abord attendu deux heures que les bombardements se calment. Puis, au lieu de s’engager à découvert sur la route du Castello, qui est longue d’environ 5 km, le conducteur a trouvé un chemin plus discret, à travers les usines désaffectées qui la bordent. »

Les évadés de la « prison » d’Alep ne sont pas visés directement. Mais des bombes s’écrasent tout autour d’eux, à environ 500 m. La zone est dans le viseur à la fois des Kurdes du quartier de Cheikh-Maksoud, à l’ouest, et des forces pro-régime, à l’est. « Nous avons repris la route du Castello à proprement parler pour les derniers 700 mètres, continue Alaa al-Jaber. Le conducteur roulait à toute allure, en zigzaguant entre les trous creusés par les bombardements. C’était le milieu de la journée. On espérait qu’à cause de la chaleur, les artilleurs seraient moins précis que d’habitude. On a croisé au moins sept voitures calcinées. On a senti des odeurs de corps en décomposition. J’ai vu des cadavres, qu’aucune ambulance n’ose venir récupérer. »

« J’ai prié Dieu, qu’il nous protège. J’ai vu la mort, mais Dieu merci, on a pu passer. Ces 5 kilomètres ont duré douze minutes, les plus longues de ma vie. Une fois arrivé dans le village de Babis, à l’ouest d’Alep, j’ai quitté les hommes en noir. J’ai pris une autre voiture, qui m’a mené, après cinq heures de route, à Khirbet Al-Joz, un petit village du djebel Turkman, qui sert de point de passage clandestin avec la Turquie. J’ai payé le passeur 250 dollars. Il y a deux ans, il prenait 100 livres turques seulement [33 dollars]… Nous avons marché dans la forêt plusieurs heures. Et malgré les tirs des douaniers, nous sommes rentrés en Turquie. »

Sur les étals d’Alep-Est, les légumes et les oeufs commencent à se faire rares. Les prix de produits de base, comme le pain et le riz, s’envolent. Aux pénuries, qui risquent de s’aggraver très vite, s’ajoutent les bombardements incessants, qui ont fait une cinquantaine de morts durant le week-end, en majorité des civils, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme. Dix personnes, dont des enfants, ont aussi été tuées dans les quartiers ouest, sous contrôle gouvernemental, par des tirs de mortier venant des positions rebelles.

Bien que sorti de cet enfer, Alaa al-Jaber ne se sent pas rassuré. « En Turquie, les journalistes militants comme moi sont dans le collimateur de Daech. Plusieurs ont été assassinés en pleine rue. Les Turcs n’ont pas les moyens de nous protéger. C’est pour cela que je veux repartir, vers l’Europe ou l’Afrique. »