Une fin de ramadan marquée par la terreur

Un Irakien pleurait, lundi, dans les décombres d’un bâtiment du quartier de Karrada, à Bagdad, détruit la veille par un attentat suicide.
Photo: Ahmad Al-Rubaye Agence France-Presse Un Irakien pleurait, lundi, dans les décombres d’un bâtiment du quartier de Karrada, à Bagdad, détruit la veille par un attentat suicide.

Des explosions en trois endroits différents ont secoué l’Arabie saoudite lundi, tuant au moins dix personnes et alourdissant le lourd bilan de la dernière semaine du ramadan, marquée par des attentats terroristes dans quatre pays à majorité musulmane.

L’attaque la plus dévastatrice s’est produite devant la Mosquée du prophète à Médine, ville de plus d’un million d’habitants très fréquentée par les fidèles en ces derniers jours du ramadan. Dans cette capitale provinciale, deuxième ville sainte de l’islam après La Mecque, quatre agents de sécurité ont été tués par un kamikaze, a annoncé un porte-parole du ministère saoudien de l’Intérieur dans un communiqué.

Quasi simultanément, dans la ville de Qatif, un attentat suicide a été perpétré près d’une mosquée chiite, a aussi déclaré le porte-parole, en ajoutant que des restes humains appartenant à trois personnes avaient été découverts sur les lieux et qu’une enquête était en cours. « C’était un kamikaze, j’ai vu son corps déchiqueté », a indiqué un témoin de l’attaque, perpétrée dans une ville où vit la communauté chiite d’Arabie saoudite, pays majoritairement sunnite.

Les deux attentats ont été précédés, à l’aube, par l’explosion d’un kamikaze dans la ville de Jeddah, non loin du consulat américain. Aucun membre du personnel du consulat n’a été atteint, selon l’ambassade américaine à Riyad. Le général Mansour al-Turki, porte-parole du ministère saoudien de l’Intérieur, a indiqué dans un communiqué que le kamikaze était un Pakistanais de 30 ans, Abdallah Qalzar Khan, qui vivait depuis 12 ans à Jeddah, où il travaillait comme chauffeur.

Période sacrée

Les attentats sont survenus la veille de la fin prévue du ramadan, période de jeûne sacré marqué cette année par une vague de violence. Selon Bessma Momani, professeure associée au département de science politique de l’Université de Waterloo, en Ontario, il y a là une nouvelle preuve montrant que le groupe armé État islamique (EI) réinterprète l’islam à son avantage. « Les dix derniers jours du ramadan sont les plus sacrés », a-t-elle rappelé. « Ils [les partisans du groupe EI] ont peut-être décidé que les dix derniers jours allaient servir à asseoir la mentalité du groupe EI. C’est une perversion : ils emploient improprement un élément de l’islam pour qu’il corresponde à leur mentalité. Ce qu’ils ont fait, c’est exactement l’opposé de ce que ces dix dernières journées devraient être », a-t-elle ajouté.

Les douze prochains mois seront aussi sanglants, sinon plus, que l’a été la dernière année en raison des pertes du groupe EI en Irak et en Syrie

 

Cela dit, Mme Momani croit que les attentats en Arabie saoudite ont été inspirés — et non commandés — par le groupe EI. L’attaque à la voiture piégée de dimanche, qui a fait entre 165 et 200 morts au coeur de Bagdad, selon les médias, est beaucoup plus « typique » du groupe EI, selon elle. « À Bagdad, on a utilisé des explosifs de grande qualité, et on n’avait pas affaire à un loup solitaire. En Arabie saoudite, les attaques étaient plus individualisées », a remarqué Mme Momani.

Une semaine sanglante

Avant Bagdad et l’Arabie saoudite, il y a eu dans la dernière semaine les attentats de l’aéroport d’Istanbul : des kamikazes y ont tué mardi au moins 44 personnes. Puis, vendredi, des hommes armés ont fait irruption dans un restaurant de Dacca, au Bangladesh, et tué au moins 20 personnes, pour la plupart des étrangers venus de l’Italie, du Japon, de l’Inde ou des États-Unis. Ni l’une ni l’autre des attaques n’a été revendiquée par le groupe EI, mais leurs auteurs pourraient avoir été inspirés par le groupe terroriste, soulignent les experts et les autorités concernées.

En entrevue à la radio publique américaine NPR, Fawaz Gerges, professeur en relations internationales à la London School of Economics, a déclaré que le groupe EI tente de combler les pertes qu’il subit sur son territoire « habituel » en intensifiant ses attaques à l’international. « Les douze prochains mois seront aussi sanglants, sinon plus, que l’a été la dernière année en raison des pertes du groupe EI en Irak et en Syrie. [Le groupe EI] tente de détourner l’attention de ses pertes [territoriales] », a-t-il analysé.

Mme Momani est tout à fait d’accord. « Le groupe EI souhaite conserver sa notoriété, montrer au monde qu’il est fort. Son message, c’est que les gouvernements du monde continuent de le craindre, et ce, malgré les pertes territoriales », a-t-elle déclaré au Devoir.

Et dans ce contexte, pourquoi viser l’Arabie saoudite ? Entre autres choses, parce qu’elle réussit très bien à réhabiliter les ex-combattants du groupe EI, avance Mme Momani. « Les services de renseignement de l’Arabie saoudite ont un taux de réussite de 85 % pour leur programme de pacification des ex-combattants du groupe EI », souligne-t-elle. « Ils les placent dans des écoles religieuses, les marient souvent, leur donnent une nouvelle identité. Ils les surveillent, mais ne les mettent pas en prison. »

Autrement, l’Arabie saoudite, perçue comme une marionnette du monde occidental par le groupe EI, devient une cible intéressante pour lui. Sans oublier que le royaume fait partie de la coalition internationale, conduite par les États-Unis, qui mène la guerre contre le groupe EI en Irak et en Syrie.

« Nous demeurons solidaires de l’Arabie saoudite et de tous les partenaires internationaux dans nos efforts mutuels pour combattre le terrorisme », a d’ailleurs déclaré le ministre des Affaires étrangères, Stéphane Dion. « Le Canada condamne fermement les attaques d’aujourd’hui en Arabie saoudite et présente ses sincères condoléances aux familles et aux amis des victimes », a-t-il aussi affirmé.

Avec l’Agence France-Presse

Colère

À l’image des mots-clics créés pour les victimes des attentats d’Orlando ou d’Istanbul, des utilisateurs du réseau social Twitter ont utilisé lundi #PrayForSaudiArabia pour exprimer leur déception et leur colère après les attentats. Plusieurs utilisateurs ont pris soin de distinguer les actes terroristes des enseignements de la religion musulmane, en utilisant notamment la formule voulant que le terrorisme n’ait pas de religion. « On n’attaque pas Médine quand on est musulman », ont fait valoir de nombreux internautes.
1 commentaire
  • Denis Gaumond - Abonné 5 juillet 2016 21 h 47

    Dengo

    M. Dion a-t-il dénoncé les actes de terrorisme et des terroristes d'Arabie des saoudes au Yemen et contre les Yéménites ? A-t-il dénoncé le financement de tous les terroristes possibles de l'islam radicalisée fait par l'Arabie des Saoudes ? Et...