Un double attentat fait 119 morts à Bagdad

Un homme pleurait sur le corps d’un des membres de sa famille tué à Bagdad lors d’un attentat suicide, dimanche.
Photo: Haidar Hamdani Agence France-Presse Un homme pleurait sur le corps d’un des membres de sa famille tué à Bagdad lors d’un attentat suicide, dimanche.

Avec ses 119 morts et quelque 180 blessés, le double attentat suicide perpétré à Bagdad dimanche matin est le plus meurtrier qu’a connu la capitale irakienne cette année. Survenue avant l’aube en plein coeur du quartier commerçant de Karrada, où de nombreux habitants faisaient leurs courses avant la fête marquant la fin du mois sacré musulman du ramadan, prévue en début de semaine prochaine, l’attaque a été rapidement revendiquée par le groupe armé État islamique (EI).

La puissante déflagration survenue après qu’un kamikaze du groupe djihadiste a fait exploser une voiture piégée a provoqué des incendies dans plusieurs immeubles et échoppes et les pompiers tentaient toujours, 12 heures après l’attentat, d’éteindre les flammes. « Les explosifs utilisés visaient clairement à faucher le plus de monde possible, précise Sami Aoun, directeur de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand. Les cellules du groupe EI impliquées se sont servies de matières chimiques sophistiquées qu’on voit très rarement. Cela prouve qu’ils ont toujours à leur portée des armes de destruction pour les masses. Pour les populations civiles, c’est un danger encore plus sérieux. »

Tournant décisif

Cette nouvelle attaque survient quelques jours après la reprise de Fallouja, important fief djihadiste, par les troupes progouvernementales soutenues par la coalition internationale, après une offensive de plusieurs semaines. Selon M. Aoun, ces récents événements ne doivent pas être négligés pour comprendre l’importance du dernier attentat, mais également celle de ceux survenus en Turquie, au Liban et en Jordanie dans les derniers jours.

« Ce qu’on voit sur le terrain en ce moment est majeur, note ce spécialiste de la région. Les villes qui sont tombées aux mains de la coalition au cours des dernières semaines et celles qui seront très certainement reprises au cours des prochains jours, voire des prochaines heures, sont en train de changer tranquillement les choses. Le vent tourne et ce n’est pas à l’avantage du groupe EI. »

De fait, alors que l’organisation djihadiste rêve d’un immense califat islamique, son ambitieux projet pourrait être compromis par les récentes avancées stratégiques des forces progouvernementales. « Si la coalition arrive à repousser le groupe EI et à reprendre Al Boukamal, le territoire rêvé par l’organisation sera scindé en deux, ce qui réduira de beaucoup la force de frappe du groupe EI. » La ville, tombée sous la coupe du groupe EI en 2014, est une porte d’entrée majeure qui chevauche la frontière entre la Syrie et l’Irak.

Changements politiques

Plus encore, selon Sami Aoun, le contexte politique changeant qu’on peut observer dans la région depuis quelques mois a très certainement un rôle à jouer dans le choix des villes ciblées par le groupe EI dans la région. « Il faut toujours garder en tête que cette guerre se joue sur deux échelles, rappelle le directeur de l’Observatoire. Il y a celui sur le terrain, évidemment, mais il y a aussi celui qui se trame dans les coulisses du pouvoir. Il s’agit d’un conflit politique, d’une guerre sectaire qui oppose depuis des décennies les élites sunnites aux élites chiites. »

Or, les récents rapprochements entre la Turquie et Israël, la place laissée en Irak et en Syrie à l’Iran et le changement de discours en Égypte laissent entrevoir une brèche dans l’appui « direct ou indirect » que pouvait recevoir le groupe EI de la part des élites sunnites présentes dans différents pays arabes. « Il n’y a jamais eu de soutien clair, ce serait odieux, précise le professeur à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. Mais il y avait clairement une forme de “laisser-aller” dans les interventions contre le groupe. C’est ce qui a changé, c’est à ça qu’a répondu le groupe EI avec ses derniers attentats. »

Sécurité renforcée

Le premier ministre Haider Al-Abadi s’est rendu sur les lieux du drame et a promis de « punir » les responsables de l’attaque, selon son bureau, qui a ensuite annoncé trois jours de deuil national en hommage aux victimes.

Il a également annoncé la modification des mesures de sécurité, notamment le retrait des détecteurs d’explosifs, dont l’efficacité avait été mise en doute. Le chef d’État a aussi ordonné au ministère de l’Intérieur d’accélérer le déploiement du « dispositif Rapiscan pour la recherche de véhicules » à toutes les entrées de Bagdad, et interdit l’utilisation des téléphones portables au personnel de sécurité en service.

Réactions internationales

Les sanglants événements ont rapidement fait le tour du monde, suscitant de nombreuses réactions. Le président français, François Hollande, a notamment décrit l’attentat comme « l’oeuvre de criminels abjects » et a redit sa « détermination absolue à les combattre partout ».

De son côté, le porte-parole du Conseil national de sécurité américain, Ned Price, a affirmé que l’attaque « ne fait que renforcer notre détermination à soutenir les forces de sécurité irakiennes » contre le groupe EI.

Cet attentat vient s’ajouter aux fréquentes attaques qui ont visé la capitale irakienne depuis le début de l’année. Leur quasi-totalité a été revendiquée par l’organisation terroriste.

La dernière attaque majeure remontait au 17 mai, alors qu’un double attentat est survenu dans deux quartiers de la ville, faisant une cinquantaine de victimes.