Soigner sous les bombes

Six hôpitaux d’Alep ont été touchés par des bombardements au cours des dix derniers jours.
Photo: George Ourfalian Agence France-Presse Six hôpitaux d’Alep ont été touchés par des bombardements au cours des dix derniers jours.

La chose a de quoi alimenter le cynisme : un hôpital d’Alep — un autre — s’est fait bombarder mardi matin, faisant au moins 3 morts et 17 blessés, au moment même où Médecins sans frontières (MSF) et la Croix-Rouge internationale plaidaient devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour que soient protégés les hôpitaux lors des conflits.

Malgré tout, la pression est à son comble sur les pays membres permanents, qui n’auront d’autre choix que de « changer leur façon de faire la guerre », croit François Audet, professeur à l’UQAM et directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire (OCCAH). « Le gros bon sens, c’est qu’on ne doit pas détruire les hôpitaux et tuer des blessés. Ça va passer par la pression populaire. » Déjà, acculés par un discours très senti de la pédiatre québécoise et présidente internationale de MSF, Joanne Liu, ces pays membres ont d’ailleurs adopté à l’unanimité une résolution pour protéger les hôpitaux et le personnel de santé des frappes.

Des règles existantes

« Le droit tant international que local se développe à partir de normes, d’usages et de consensus. Et le plaidoyer livré pour qu’on respecte les zones médicales aboutit aujourd’hui et ces jours-ci à un certain consensus, croit François Audet, qui a bon espoir de voir changer les pratiques de la guerre. On vient leur dire : “Vous, les membres du Conseil de sécurité qui signez les traités de paix comme les traités de guerre, sachez qu’il y a des règles qui existent et qu’elles datent de la Convention de Genève et de la Deuxième Guerre mondiale.” »

Quatre des cinq membres permanents du Conseil de sécurité ont participé à des coalitions responsables d’attaques contre les hôpitaux, a accusé la Dre Liu. Que ce soit celle dirigée par l’OTAN en Afghanistan, celle menée par l’Arabie saoudite au Yémen ou celle menée par les autorités syriennes avec le soutien de la Russie. « Cette résolution ne pourra pas finir comme tant d’autres, violée en toute impunité, comme celles qui ont été passées sur la Syrie au cours des cinq dernières années. »

Alep paralysée

Mais il faudra faire vite. Alep — où vivent encore quelque 250 000 Syriens — est fragilisée, la population, terrorisée, tout comme le personnel médical, qui peine à la rassurer. « Patients et soignants sont devenus des cibles légitimes. Les femmes, les enfants, les malades, les blessés et leurs accompagnateurs sont candidats à la mort », a insisté Joanne Liu devant le Conseil de sécurité des Nations unies. « Pouvons-nous encore accepter que des hôpitaux, pleinement opérationnels et dans lesquels les patients se battent pour la vie, puissent faire partie du champ de bataille ? »

Depuis les dix derniers jours, à Alep, quatre hôpitaux du côté rebelle et deux du côté gouvernemental ont été durement touchés. Mercredi, une attaque contre l’hôpital Al-Qods soutenu par MSF a fait près de 30 morts, dont le dernier pédiatre de la ville. Moins d’une semaine plus tard, mardi, pendant que l’ONU adoptait une résolution pour que cessent ces violences, c’est l’hôpital al-Dabbit qui a été la cible de tirs d’obus, tuant au moins trois personnes, selon les agences de presse gouvernementales, qui imputent l’attaque aux rebelles.

« C’est sûr que les hôpitaux fonctionnent au ralenti, car ils reçoivent beaucoup de blessés et qu’ils sont eux-mêmes la cible d’attaques de missiles », soutient Ammar Chaker, cofondateur et secrétaire général de la section française de l’Union des organisations de secours et de soins médicaux (UOSSM). Son organisation, la plus grande à oeuvrer dans le milieu médical et presque l’une des seules à le faire en Syrie, fournit la plupart des hôpitaux en matériel médical et gère des centres de santé et des dispensaires. L’une de ses cliniques, qui venait heureusement d’être fermée, a été détruite dans les bombardements de la semaine dernière.

Et le personnel médical ?

M. Chaker s’inquiète à présent d’un grave problème : le manque de formation du personnel médical restant. « Notre souci est qu’on a très peu de médecins qualifiés pour faire face aux cas difficiles. Ceux-ci sont pris en charge par du personnel peu qualifié qu’on essaie tant bien que mal de former », a-t-il dit. Il souligne que deux hôpitaux sur les dix d’Alep ont été fortifiés pour résister aux bombardements et les opérations et chirurgies s’effectuent dans les sous-sols, de vrais bunkers blindés. Rien pour contrer le cynisme.

Toutefois, même si la peur règne, il n’y a pas eu de désertion majeure du personnel médical. « Ceux qui sont dans les hôpitaux à Alep ont fait le choix de rester », souligne M. Chaker. Même s’il constate que le droit humanitaire est le droit le moins respecté de la planète, le directeur de l’OCCAH refuse lui aussi de croire à une démobilisation humanitaire. « C’est rassurant de savoir qu’il y a assez de gens fous pour faire ce métier-là sachant qu’il y a pas mal de fous qui bombardent les hôpitaux. Que des gens continuent de vouloir sauver des vies, ça montre que l’humanité est bien équilibrée », soutient François Audet.

Vers un cessez-le-feu?

Moscou a déclaré mardi espérer un cessez-le-feu « dans les prochaines heures » à Alep, la grande ville divisée du nord de la Syrie où de nouveaux combats et bombardements ont fait 19 morts.

Le chef de la diplomatie américaine, John Kerry, a cependant menacé le président syrien, Bachar al-Assad, de « répercussions » si son régime ne respectait pas le nouveau cessez-le-feu actuellement discuté entre Washington et Moscou, notamment à Alep.

Dans le même temps, la France et le Royaume-Uni ont demandé une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU sur Alep. Estimant que « Alep brûle », l’ambassadeur britannique à l’ONU, Matthew Rycroftil, a jugé qu’il s’agissait d’un dossier « de la plus haute priorité ».

 
1 commentaire
  • Michèle Lévesque - Abonnée 5 mai 2016 21 h 50

    Une belle découverte

    Vous êtes vraiment une communicatrice hors-pair et une excellente journaliste Mme Gervais. Je vous ai découverte avec la saga syrienne en quatre volets "D'Alep à Rosemont" et vous suit avec le nouveau dossier sur les Réfugiés en région. Vous avez l'art de donner beaucoup d'information et de dire les choses sans fard, mais sans pesanteur. Vraiment, du grand art. Bravo et continuez.