Les talibans revenus dans la course à la terreur

Les talibans ont frappé sans retenue en fin de semaine à Lahore, au Pakistan.
Photo: Arif Ali Agence France-Presse Les talibans ont frappé sans retenue en fin de semaine à Lahore, au Pakistan.

Avant la montée en puissance de l’organisation État islamique (EI), à partir de 2013, les talibans afghans et pakistanais faisaient l’essentiel de l’actualité du terrorisme. Les massacres, les attentats et les destructions du patrimoine culturel perpétrés par l’organisation que dirige Abou Bakr al-Baghdadi ont, depuis, fait passer au second plan les ignominies des « étudiants en religion » dans une région, les montagnes de l’Hindu Kush, qui fut pourtant, à partir des années 80, à la fois le berceau du djihadisme contemporain, le refuge d’al-Qaïda, matrice du nouveau califat avant que celui-ci prenne son envol, et se pose en rival jusqu’à marginaliser le groupe d’Oussama ben Laden, tué par un commando américain en mars 2011.

Où en sont-ils ?

Même si les passerelles sont nombreuses entre les talibans afghans et pakistanais, établis le long d’une frontière commune longue de 2640 kilomètres et partageant nombre de liens (familiaux, tribaux, historiques, religieux), ceux-ci ont des objectifs bien différents. Les talibans afghans veulent recouvrer le pouvoir qu’ils ont perdu à l’hiver 2001 lorsque l’Alliance du Nord, une coalition de partis antitalibans, a pu reprendre Kaboul grâce à l’appui de l’aviation américaine. Ce qu’ils demandent, c’est le retrait des dernières forces étrangères, des changements constitutionnels établissant la prééminence de la charia et la libération de prisonniers). Dans leur combat, ils s’appuient sur une société rurale, tribale, extrêmement conservatrice, qui ne peut accepter un gouvernement qui incarne les valeurs occidentales. Comme le souligne le chercheur Homayoun Khan : « Toute structure créée par une puissance culturellement et idéologiquement étrangère n’a jamais marché et ne marchera pas probablement à l’avenir, car cela est inacceptable pour la majorité du peuple afghan. »

Les talibans pakistanais ne sont pas encore dans une logique de prise de pouvoir. Ils cherchent à desserrer l’étau de l’armée pakistanaise sur les zones tribales par une politique de terreur systématique visant à la fois les institutions, la société civile et les minorités religieuses, comme les chrétiens. Si les talibans afghans sont globalement des rigoristes, ce qui ne les empêche pas de mener une politique de terreur ni d’anéantir tout ce qui n’appartient pas au patrimoine islamique, ils ne sont pas aussi exterminateurs que leurs « frères » du Tehrek-e taliban Pakistan (mouvement des talibans pakistanais) qui ont éliminé des milliers de « barbes blanches » et de chefs de village dans les zones tribales sous leur contrôle. Les insurgés afghans ont même condamné certains de leurs massacres, comme celui, commis de sang-froid, en décembre 2014, contre 132 écoliers, fils de militaires dans un collège de Peshawar. Ce massacre d’enfants a d’autant plus été dénoncé par les talibans afghans qu’ils demeurent sous la coupe de l’armée pakistanaise.

Le groupe EI

Depuis la mort du chef emblématique des talibans, le mollah Omar, en avril 2013 à Karachi, les talibans afghans sont extrêmement divisés, en particulier sur la question des négociations de paix. C’est ce qui facilite la percée du groupe État islamique (EI) dans certaines provinces du nord-est du pays, comme le Nangarhâr. Selon un rapport d’experts de l’ONU publié en septembre, citant des estimations des forces de sécurité afghanes, environ 10 % des membres de l’insurrection active dominée par les talibans sont des sympathisants du groupe EI. « Il y a apparemment une expansion virale de la marque État islamique », souligne le rapport, qui signale que des groupes peu ou prou liés au groupe EI ont été signalés dans 25 des 34 provinces afghanes. Au Pakistan, les talibans du Tehrek sont aussi de plus en plus divisés depuis la mort de leur chef très charismatique, Baitullah Mehsud, tué lors d’une frappe aérienne d’un drone Predator de la CIA.

Ce qui entraîne une course à la terreur, la palme revenant à la faction talibane du Jamaat ul-Ahrar, une scission du Tehrek-e taliban, qui a perpétré l’attentat antichrétien de Pâques à Lahore dans lequel 73 personnes ont été tuées.

Double jeu

Les services pakistanais, notamment la redoutable ISI (Inter-Services Intelligence, le renseignement militaire), ont largement contribué à l’émergence des talibans afghans, puis à leur victoire en octobre 1996 au détriment des autres factions issues de la résistance afghane à l’occupation soviétique. Depuis, l’ISI joue la carte des talibans avec sa logique propre : elle contribue à la défense des intérêts stratégiques de l’armée. Mais l’agence sécuritaire doit le faire en prenant en compte les intérêts diplomatiques du pays.

Islamabad doit ainsi veiller aux intérêts de la Chine, alliée privilégiée et premier partenaire commercial, inquiète de l’implantation dans les zones talibanes de groupes djihadistes qui lui sont hostiles. Elle doit tenir compte aussi des pressions des États-Unis qui estiment que les gouvernements pakistanais successifs n’en font pas assez dans la lutte contre le terrorisme. D’où un jeu très compliqué de l’ISI qui s’emploie tantôt à intimider les talibans afghans, voire à jeter en prison ses dirigeants — le mollah Mansour, qui fut le numéro 2 des talibans, ou le mollah Obaidullah, qui mourut en prison en 2010 —, tantôt à les protéger, voire à les aider et les armer. Le cas emblématique est celui de Ben Laden, dont nul observateur ne peut croire que sa planque à Abottabad n’était pas connue des services pakistanais.

Les attentats

L’attentat contre les écoliers de Peshawar était censé provoquer un sursaut de la société. « Non, déplorait, en mars 2015, Mohammed Wassim, un professeur de sciences politiques de Lahore. Cela n’a provoqué aucun choc véritable dans la société, au-delà des condamnations de circonstance. Pas une madrasa [école coranique] extrémiste fermée, pas un groupe radical interdit. » Au contraire. Le recours à la violence ne cesse d’être prôné par les partis religieux. Contre les chrétiens et les autres minorités grâce à la Loi sur le blasphème : des milliers de partisans de Mumtaz Qadri, un islamiste pendu le mois dernier, occupent depuis dimanche l’avenue menant aux principales institutions politiques d’Islamabad, exigeant entre autres l’exécution d’Asia Bibi, une chrétienne accusée de blasphème. Contre les femmes : le 15 mars, à Lahore, 35 formations religieuses, dont les principaux partis politiques islamistes, ont exigé le retrait d’une loi visant à protéger les femmes de violences.

Pour Fazal ur-Rehman, leader du Jamiat Oulema-e Islam, le cinquième parti politique, cette loi obéit à un ordre de l’étranger qui vise à détruire la famille et signifie que « le gouvernement [du Pendjab] agit contre la Constitution du pays et contre la charia sous la pression du colonialisme occidental ».