La Russie surprend le monde

La Russie a pris la planète de court lundi en annonçant qu’elle retirera ce mardi la majeure partie de ses effectifs militaires de la Syrie. Une annonce étonnante, mais compréhensible, disent les experts, qui survient à un moment crucial dans ce conflit sanglant dont on souligne les cinq ans.

« La tâche qui avait été demandée à notre ministère de la Défense et aux forces armées a été globalement accomplie et j’ordonne donc au ministère de la Défense d’entamer à partir de demain [mardi], le retrait de la majeure partie de nos contingents », a lancé lundi le président russe, Vladimir Poutine.

« Néanmoins, pour permettre la surveillance de la trêve dans les combats [entrée en vigueur le 27 février], la partie russe conserve sur le territoire syrien un site de maintenance de vols », a précisé un communiqué diffusé par le Kremlin.

Depuis septembre, plus de cinquante avions de combat russes auraient visé des milliers de « cibles terroristes ». Plusieurs observateurs ont toutefois accusé la Russie de privilégier les frappes sur les rebelles plutôt que sur le groupe État islamique (EI).

L’annonce de M. Poutine survient au moment où a débuté à Genève un nouveau cycle de négociations entre des représentants du président Bachar al-Assad et l’opposition syrienne. Cette dernière a réagi avec prudence à l’annonce russe, lundi, déclarant attendre d’en vérifier les effets sur le terrain et redouter une « ruse » du Kremlin.

Le chef de la diplomatie allemande, Frank-Walter Steinmeier, a de son côté estimé que « si les annonces d’un retrait des troupes russes se concrétisent, cela augmente la pression sur le régime du président Assad pour négocier enfin de façon sérieuse à Genève une transition politique ».

Le président russe s’est également entretenu par téléphone avec son homologue américain, Barack Obama. Le président américain aurait alors salué la baisse des violences en Syrie, tout en soulignant que « la poursuite des actions offensives des forces du régime syrien » risquait d’affaiblir à la fois la cessation des hostilités et le processus de négociation menée par l’ONU.

Le ministre canadien de l’Immigration, John McCallum, a pour sa part fait valoir que la décision russe pourrait être une bonne nouvelle si elle peut contribuer à améliorer le sort des millions de migrants affectés par des années de guerre. On ne sait cependant pas si cela mènera à des résultats concrets, a-t-il noté

Poids dans la négociation

Tous les observateurs consultés par Le Devoir disent avoir été d’abord surpris par l’annonce de la Russie. Mais ils y voient également plusieurs raisons logiques.

Le directeur du Département de science politique du Collège militaire royal du Canada et spécialiste de la politique étrangère russe, Pierre Jolicoeur, estime que la Russie a effectivement atteint deux objectifs importants : elle a su stabiliser le régime du président al-Assad, qu’elle soutient, et elle est maintenant prise au sérieux sur la scène internationale. « Une chose est claire, affirme le professeur. On ne peut plus négocier l’avenir de la Syrie sans tenir compte des positions de la Russie. Moscou a très clairement réussi à faire sa place à la table de négociations. »

À cela s’ajoutent selon lui des impératifs économiques, les finances de la Russie ayant été mises à rude épreuve par les sanctions occidentales appliquées dans la foulée du conflit ukrainien et la chute des prix du pétrole.

Marie-Joëlle Zahar, professeure et directrice scientifique du Réseau de recherche sur les opérations de paix du CERIUM, croit elle aussi que les Russes ont maintenant le poids nécessaire pour influer sur le cours des négociations entre le régime al-Assad et l’opposition. « Mais nous sommes loin d’un accord, prévient-elle. Nous sommes au tout début d’un processus qui va être long et semé d’embûches. » Il ne s’agit pas seulement de négocier la reconstruction de la Syrie et son avenir politique, mais également de considérer les implications sur l’ensemble de la région, précise-t-elle.

Et les Américains dans tout cela ? Le directeur adjoint de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, Julien Tourreille, estime que le président Obama pourrait voir d’un bon oeil le retrait des effectifs russes. « Il va pouvoir dire que l’approche diplomatique est longue et parfois chaotique, mais qu’elle chemine », remarque le chercheur.

Pour ce qui est de la lutte contre le groupe EI, il croit que les risques de dérapages dans le commandement des opérations s’en trouvent simplement diminués. « S’il y a moins d’opérations militaires russes dans la région, ça laisse les coudées franches aux États-Unis. Et de toute façon, la Russie ne participait que de manière très marginale à la lutte contre le groupe État islamique. Elle adhérait au discours, peut-être, mais elle voulait surtout soutenir le régime Assad », dit-il.

La guerre civile en Syrie, qui a causé la mort d’au moins 250 000 personnes, entrera officiellement dans sa cinquième année, ce mardi.

Avec l’Agence France-Presse, La Presse canadienne et l’Associated Press

1 commentaire
  • Yvon Bureau - Abonné 15 mars 2016 12 h 04

    Encore une stratégie?

    Un ruse? Un objectif non avoué? Nous verrons.