L’inimaginable reconstruction

Après cinq ans de conflit, un cessez-le-feu est finalement entré en vigueur fin février en Syrie. Sa pérennité n’est aucunement assurée, tant il est fragile. Or, tôt ou tard, des questions difficiles se poseront au sujet de la reconstruction du pays. Dyala Hamzah, professeure d’histoire spécialisée sur le monde arabe contemporain et affiliée au CERIUM, répond à certaines d’entre elles.

La Syrie est composée de groupes ethnoreligieux (sunnites, chiites, alaouites, druzes, chrétiens, kurdes…) aux relations souvent très tendues. Est-il pensable de voir ses groupes négocier et cohabiter ?

Contrairement aux idées reçues, les tensions entre ces groupes ne sont ni ataviques ni immémoriales. Elles sont nées des pressions conjuguées des réformes ottomanes et de l’impérialisme européen. Le citoyen ottoman est paradoxalement né dans la mobilisation confessionnelle de la seconde moitié du XIXe siècle.

Aujourd’hui, la possibilité de voir ces groupes négocier et cohabiter est moins grevée par leur horizon d’attente que par leur expérience d’un seul modèle politique : celui de la coercition — coloniale puis postcoloniale —, de la terreur et de la dictature. Bref, de l’hégémonie d’un groupe sur tous les autres. Dans la Syrie postcoloniale, c’était la minorité alaouite qui dominait. L’horizon d’attente peine ainsi à émerger, tant les groupes éprouvent de la difficulté à formuler un projet au-delà du seul consensus qui les unit, soit le départ de Bachar al-Assad et le démantèlement de son régime.

Peut-on imaginer un système politique ouvert et démocratique qui puisse assurer la paix et la stabilité entre ces groupes ?

La Syrie baathiste soi-disant laïque — comme l’Irak de Saddam Hussein, d’ailleurs — n’a jamais réussi à privatiser le religieux, encore moins à folkloriser les appartenances communautaires, dont elle jouait pour se maintenir au pouvoir. Elle a maintenu une chape de plomb sur toute dissidence politique davantage que sur les tensions communautaires. Et c’est aujourd’hui vêtue des oripeaux du religieux et du communautarisme, seuls espaces qui n’ont pas été complètement nivelés par la terreur, que la dissidence politique revient la hanter.

Cela dit, il semble de plus en plus difficile de penser l’avenir de la Syrie dans le cadre de l’État-nation, même si les acteurs en présence s’y accrochent faute d’autres référents, mais surtout à cause des pressions exercées par les puissances moyen-orientales. Celles-ci sont plus des acteurs de la crise que des parrains de sa résolution et elles ont grand intérêt à maintenir le cadre territorial syrien : les Turcs ne veulent pas voir émerger un État kurde ; les Saoudiens, eux, ne souhaitent pas voir se renforcer l’Irak, et donc l’Iran chiite, si des portions de la Syrie — mais aussi du Liban ! — devaient finir par s’agréger à l’Irak.

Or, le cadre national renvoie à des modèles qui n’ont pas fait leurs preuves. Le modèle libanais, une république confessionnelle tout droit issue du legs colonial, n’a jamais fonctionné. Plus grave, ses dysfonctionnements n’ont jamais pu être constitutionnellement corrigés ou démantelés. Le nouveau régime irakien, fédéral, semble aggraver les divisions communautaires, tant les communautés tirent à hue et à dia par-delà le cadre fédéral.

L’avenir de la Syrie restera inextricablement lié au rôle délétère joué par les acteurs régionaux et internationaux, tant et aussi longtemps que l’État-nation restera un dogme. Un modèle régionaliste, confédéral, pourrait peut-être émanciper la Syrie post-Assad de cette quadrature du cercle.

Est-il possible que, par la force des choses, la Syrie se morcelle et que ses frontières soient redessinées ?

Morcellement et reconfiguration sont déjà un fait, résultat de deux organisations terroristes : le groupe État islamique, qui contrôle un territoire à cheval sur la Syrie et l’Irak, et le régime Assad, qui, dans l’éventualité d’une perte de contrôle sur l’intégralité du territoire syrien, a prévu un repli sur la région alaouite en armant une milice et en pratiquant la politique de la terre brûlée, afin d’empêcher le relèvement du pays.

Cette réalité ne devrait pas nous empêcher de prendre toute la mesure politique de ce morcellement. Le refus des frontières actuelles, dessinées par les régimes coloniaux après la Première Guerre mondiale, n’est pas la prérogative du groupe État islamique. Il était déjà inscrit dans le rêve panarabe et fut même réalisé avec la fusion de la Syrie et de l’Égypte en 1958 au sein de l’éphémère République arabe unie. Or, si ce projet d’union sert aujourd’hui de repoussoir à bon nombre d’acteurs syriens, ce n’est pas à cause d’une impossible union des diverses communautés, mais précisément et encore parce qu’il fut porté par une autre dictature, celle de l’Égyptien Nasser. Dictature et autocratie sont autant de « modèles de gouvernance » qui neutralisent le communautarisme par la terreur et la cooptation, mais qui ne le démantèlent pas.

1 commentaire
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 9 mars 2016 09 h 14

    Trêve ou accalmie localisée et temporaire ?

    Dans un pays où s'exercent non pas des _rivalités_ interconfessionnelles mais plutôt des _haines_ interconfessionnelles attisées de l'Étranger (le wahbahisme), seul un régime brutal peut assurer la cohésion de ces différentes confessions religieuses.

    Sous Bachar el-Assad, les recencements de l'État syrien ne posaient jamais la question de la foi du répondant. Voilà pourquoi les 'données' de Wikipédia ou du CIA World Fact Book ne sont que des évaluation, selon leur propre aveu.

    Les Alaouites n'ont jamais cherché à convertir par les armes les autres minorités religieuses. Tous vivaient dans une relative harmonie... tant qu'on était soumis au régime.

    Si on avait laissé Bachar el-Assad écraser d'un main de fer le printemps arable en Syrie comme ce fut le cas en Arabie saoudite ou au Bahrein, on n'aurait pas aujourd'hui 250,000 morts, 4 millions de réfugiés et 7 à 12 millions de personnes déplacées à l'intérieur du pays.

    La guerre en Syrie est une guerre alimentée de l'Étranger; tirez la plogue et la guerre cesse.