Le petit Liban happé par les tensions régionales

Le «clan» de Saad Hariri est maintenant en danger d’effritement.
Photo: Agence France-Presse Le «clan» de Saad Hariri est maintenant en danger d’effritement.

Depuis le début de la crise syrienne, le Liban avait réussi à échapper à son rôle traditionnel de caisse de résonance des conflits régionaux. Mais, depuis une semaine, le petit pays du Cèdre est redevenu un enjeu de l’affrontement entre l’Arabie saoudite et l’Iran, qui traverse et structure à peu près tous les conflits actuels au Proche-Orient, de la Syrie au Yémen, en passant par l’Irak et Bahreïn. La crise couvait depuis le début de l’annéeet l’exécution du cheikh chiite saoudien Nimr al-Nimr, suivie du saccage et de l’incendie de l’ambassade saoudienne à Téhéran, l’a exacerbé.

À l’époque, le gouvernement libanais, fruit d’un subtil dosage entre proches du parrain saoudien (le Courant du futur, dominant chez les sunnites) et obligés du régime iranien (le Hezbollah de Hassan Nasrallah, protecteur des chiites), s’était abstenu de toute condamnation, à la grande colère de Riyad. Celle-ci a éclaté au grand jour avec la décision de Riyad de suspendre le financement du méga contrat d’équipement de l’armée libanaise de 3 milliards de dollars et d’appeler ses ressortissants à ne plus se rendre au Liban. Cette semaine, l’Arabie saoudite a fait adopter une résolution par le Conseil de coopération du Golfe qualifiant le Hezbollah d’entité « terroriste ». D’autres mesures saoudiennes, plus radicales, pourraient suivre, comme l’arrêt des investissements au Liban, le retrait des fonds du royaume de ses banques et l’expulsion de membres de l’importante diaspora libanaise présente dans les monarchies du Golfe.

Tutelle syrienne

Le fragile et malaisé équilibre qui prévalait entre les camps dits du « 14 mars » et du « 8 mars » est donc rompu. Tout remonte à il y a exactement 11 ans, le Liban était alors en pleine « révolution du cèdre ». Rafic Hariri, ex-premier ministre, chef du parti du Futur et leader de la communauté sunnite, venait d’être assassiné dans un attentat à la bombe à Beyrouth. Il avait osé défier la tutelle syrienne sur le pays, qu’il jugeait de plus en plus pesante et inutile, une fois les forces israéliennes parties du sud. Un mois après sa mort, le 14 mars 2005, une gigantesque manifestation, la plus grande de l’histoire du pays, rassemblait un million de Libanais pour réclamer « la vérité » sur la mort de M. Hariri, mais aussi « l’indépendance » de la tutelle syrienne.

Une semaine plus tôt, pressentant la vague qui allait mettre fin à la présence syrienne militaire au Liban, les partisans du Hezbollah étaient descendus eux aussi dans la rue, le 8 mars. C’est ainsi que se sont formés les deux principaux camps dominant la politique libanaise depuis plus d’une décennie. D’un côté, le « 14 mars », qui regroupe la grande majorité des sunnites, emmenés par le Courant du futur (dirigé par Saad Hariri, le fils aîné de Rafic), allié à une partie des chrétiens (les Forces libanaises de Samir Geagea et les héritiers de la famille Gemayel) et des Druzes (les partisans de Walid Joumblatt). De l’autre, le « 8 mars », où se retrouvent la quasi-totalité des chiites (sous la houlette du Hezbollah pro-iranien et du mouvement Amal prosyrien), des dissidents druzes et l’autre moitié des chrétiens (affiliés au Courant patriotique libre de Michel Aoun ou au parti prosyrien des Marada de la dynastie Frangié).

Comme toujours au Liban, chacun de ces camps s’est appuyé sur de puissants alliés extérieurs : la France et l’Arabie saoudite pour le « 14 mars » ; l’Iran et la Syrie pour le « 8 mars ». Régulièrement, le « 14 mars » l’a emporté aux élections. Régulièrement, le « 8 mars », appuyé sur la force militaire et l’organisation implacable du Hezbollah, a repris le terrain perdu dans les urnes pour imposer ses lignes rouges, notamment le fait que le Hezbollah demeure un État dans l’État en disposant de ses armes. Les coups de force des uns, la combinazione permanente nécessitée pour éviter tout dérapage et les ingérences étrangères des uns ou des autres n’ont pas favorisé l’émergence d’un État digne de ce nom, comme le prouve la crise des ordures ouverte depuis l’été 2015 et qui fait du Liban le pays le plus sophistiqué du Proche-Orient, mais incapable de traiter ses déchets. Cependant, tant bien que mal, la galère libanaise voguait.

La guerre en Syrie a fini par tout déséquilibrer. L’afflux de plus de 1 million de réfugiés a fait plonger l’économie. Et surtout l’implication croissante du Hezbollah dans la répression et la guerre en faveur du régime de Bachar al-Assad a attisé les tensions confessionnelles locales. Face au rouleau compresseur sans états d’âme ni scrupules du « 8 mars », qui bloque notamment l’élection de tout autre président que son allié chrétien, Michel Aoun, depuis 2014, le camp du « 14 mars » s’est fissuré. Une bonne partie des chrétiens, effrayés par les menaces pesant sur leurs coreligionnaires de Syrie, ont cessé de soutenir la révolution anti-Bachar al-Assad. Les Druzes — hormis Walid Joumblatt — sont tentés par le discours de « protection des minorités » tenu par Damas, même s’il reste de façade. Et les sunnites hésitent entre la modération, incarnée par Saad Hariri, et une attitude plus offensive, incarnée, entre autres, par le cheikh fondamentaliste al-Assir, aujourd’hui sous les verrous.

L’Arabie saoudite, excédée de reculer sur tous les fronts régionaux face à l’Iran et ses alliés, a décidé de mettre la pression sur Saad Hariri en le sommant, indirectement, de sortir de sa politique de compromis avec le Hezbollah. C’est l’une des explications des difficultés financières traversées en ce moment par le géant du BTP de la famille Hariri dans le royaume saoudien, Saudi Oger. Riyad estime avoir versé beaucoup d’argent au Liban pour un retour politique sur investissement trop faible.

La nouvelle intransigeance saoudienne risque de finir par faire voler en éclats ce qui reste du camp du « 14 mars » et venir à bout de Saad Hariri. Ce ne serait pas une bonne nouvelle dans un monde sunnite, où la voix de la modération et du compromis est de plus en plus inaudible.

1 commentaire
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 5 mars 2016 17 h 36

    Ce texte est incohérant

    Pourquoi les Chrétiens libanais seraient-ils anti-Assad alors que son régime séculier est une garantie de liberté face aux rebelles appuyés par l'Arabie saoudite qui rêvent d'imposer la charia en Syrie et d'y persécuter toutes les minorités religieuses ?