Vives tensions entre Riyad et Téhéran

Manifestation de femmes dans le village de Jidhafs, à Bahreïn, contre l’exécution du chef religieux chiite Nimr Baqer al-Nimr
Photo: Mohammed Al-Shaikh Agence France-Presse Manifestation de femmes dans le village de Jidhafs, à Bahreïn, contre l’exécution du chef religieux chiite Nimr Baqer al-Nimr

Déjà minées, les relations entre l’Arabie saoudite et l’Iran se sont enflammées dimanche, au lendemain de l’exécution du chef religieux chiite Nimr Baqer al-Nimr, figure de proue de la contestation contre le régime saoudien. Après de nombreuses attaques contre les représentations saoudiennes en Iran, la crise a atteint un point culminant en fin de journée lorsque les relations diplomatiques ont été rompues entre ces deux pays du Moyen-Orient, exacerbant par le fait même les tensions déjà marquées entre les nombreuses communautés chiites et sunnites de la région.

Le chef de la diplomatie saoudienne Adel Al-Jubeir a déclaré, dimanche soir en conférence de presse, que le pays avait décidé de « rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran et que les membres de la représentation diplomatique iranienne avaient 48 heures pour quitter le pays ». La décision de Riyad « confirme le refus du royaume de traiter avec un État qui parraine le terrorisme […] et a propagé le chaos et le confessionnalisme au Moyen-Orient et dans le monde musulman », a-t-il ajouté

Dans la nuit de samedi à dimanche, des manifestants iraniens avaient envahi l’ambassade saoudienne à Téhéran et le consulat saoudien dans la ville de Machhad, les détruisant en partie, après l’exécution dans le royaume saoudien de 47 personnes, condamnées pour « terrorisme », dont le cheikh Nimr.

Condamné à mort en octobre 2014 pour « terrorisme », « sédition », « désobéissance au souverain » et « port d’armes », l’homme de 56 ans a été un des porte-étendard du mouvement de contestation qui a éclaté en 2011, dans la foulée du Printemps arabe, dans l’Est saoudien où vit l’essentiel de la minorité chiite qui se plaint de marginalisation.

Polarisation

Les relations entre l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite évoluent en dents de scie depuis la révolution islamique iranienne en 1979. Les deux puissances sont souvent en désaccord sur les moyens de régler les crises dans la région et s’accusent mutuellement de chercher à élargir leur influence. La nouvelle crise a éclaté avec l’exécution de 47 personnes condamnées pour « terrorisme » — essentiellement pour des attentats attribués au réseau djihadiste sunnite al-Qaïda — en même temps. Il s’agit, selon Human Rights Watch, de la « plus importante exécution en masse » en Arabie saoudite depuis 1980.

Ces événements surviennent alors que la région est déjà particulièrement tendue, secouée par trois guerres — en Syrie, en Irak et au Yémen — où les confrontations religieuses chiites et sunnites se multiplient. D’importantes manifestations se sont d’ailleurs tenues dans d’autres pays du Moyen-Orient, comme au Yémen, au Liban et à Bahreïn.

Au Liban, Hassan Nasrallah, chef du puissant mouvement chiite Hezbollah allié de l’Iran, a vivement condamné l’exécution du cheikh Nimr. Dans un discours retransmis sur la chaîne du Hezbollah, Al-Manar, il a estimé que cette mise à mort « dévoilait le vrai visage de l’Arabie saoudite, le visage despotique, criminel et terroriste ».

Craintes internationales

Selon le professeur titulaire à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke Sami Aoun, ces exécutions s’inscrivent à la suite d’« une série d’accrochages et de rivalités entre les deux puissances » qui contribueront à polariser encore davantage la région.

« On assiste à une guerre par procuration qui révèle une course pour un statut privilégié dans l’ordre musulman, précise ce spécialiste des enjeux du Moyen-Orient. L’idée est aussi de se rapprocher des États-Unis et de l’Occident stratégique. Les deux puissances sont en opposition pour tisser des liens avec Washington. Et malheureusement pour l’Arabie saoudite, qui a longtemps été l’alliée stratégique des Américains dans la région, il y a un changement majeur qui est en train de s’opérer au profit de l’Iran. »

Selon lui, il faut toutefois être prudent avec le regard que l’on posera dans les prochains jours sur les exécutions survenues samedi en Arabie saoudite. « Objectivement, il faut garder en tête qu’on n’a pas ici affaire à une démocratie libérale contre une dictature, insiste M. Aoun. L’Arabie saoudite n’a rien à envier à l’Iran au sujet des exécutions de masse. Ce sont deux puissances profondément religieuses qui se livrent une guerre sectaire qui est en train de détruire l’une des plus belles régions du monde. »

Les États-Unis, un allié traditionnel de l’Arabie saoudite, craignent que ces nouvelles mises à mort exacerbent les « tensions communautaires à un moment où il est urgent de les apaiser ».

Cette crainte est partagée par le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, Ban Ki-moon, qui a appelé « au calme et à la modération dans les réactions à l’exécution » et a demandé « à tous les dirigeants de la région de chercher à éviter l’exacerbation des tensions sectaires ».

Tard en soirée dimanche, le ministre des Affaires étrangères du Canada, Stéphane Dion, a fait savoir par voie de communiqué que le gouvernement canadien « s’oppose à la peine de mort et réprouve l’exécution de 47 personnes en Arabie saoudite ». « Le Canada craint particulièrement que l’exécution du cheikh Nimr alNimr n’exacerbe les tensions sectaires dans la région. Nous appelons les autorités saoudiennes ainsi que les dirigeants locaux et régionaux, y compris ceux de l’Iran, à travailler avec toutes les communautés pour désamorcer ces tensions et promouvoir la réconciliation », a-t-il aussi indiqué.

2 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 janvier 2016 06 h 57

    Vaut mieux craindre avant qu’après !

    « Le Canada craint particulièrement que l’exécution du cheikh Nimr al Nimr n’exacerbe les tensions sectaires dans la région. » (Stéphane Dion, ministre, Affaires étrangères)

    De cette citation, et drôle à crayonner, cette idée :

    Plutôt de craindre après, le Canada aurait dû prévenir cette exécution possible de ce cheikh, et ce, en invitant les autorités concernées à surseoir à leur décision, du moins à la retarder, ou de la faire-faire comme « en cachette » s’il en était d’accord !

    De ce qui précède, et de ce qu’on sait sur ou concernant les perpétuelles tensions intersectaires, du sein des islam chiites et sunnites, via « ce » terrorisme à lutter, cette douceur :

    Vaut mieux craindre avant qu’après ! - 4 jan 2016 -

  • François Dugal - Inscrit 4 janvier 2016 07 h 40

    Appel au chorégraphe en chef

    Le chorégraphe en chef du "Ballet Diplomatique", Ban Ki-Moon, devrait se mettre à la tâche et écrire sa nouvelle partition au plus vite. La terre n'a pas besoin d'une guerre de religion au Moyen-Orient.