Les astres diplomatiques se réalignent

Les attentats de Paris orchestrés par le groupe armé État islamique viennent chambarder les priorités diplomatiques et stratégiques de la France, bien sûr, mais ils entraînent aussi des changements dans les relations entre puissances. Comment les astres géopolitiques se réalignent-ils ? Réponse de Frédéric Mérand, directeur du CERIUM.

« Notre ennemi en Syrie, c’est Daesh [groupe EI] », a dit François Hollande, pourtant jusqu’ici parmi les plus intransigeants dans sa volonté de voir partir Bachar al-Assad. Le président syrien est-il redevenu fréquentable ?

Bachar al-Assad, peut-être pas, mais son régime, probablement. En 2013, lorsque les Occidentaux — le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, en tête — menacent Assad d’une intervention militaire s’il n’arrête pas de massacrer sa propre population, le groupe armé État islamique commence à peine son expansion sur le territoire syrien. Jusqu’à la semaine dernière, alors que l’opposition syrienne allait d’échec en échec, Paris a continué à tenir la ligne « ni Assad, ni Daesh [groupe EI] ». Comme les Américains, d’ailleurs. L’intervention russe depuis septembre, prétextant la menace djihadiste pour soutenir le régime baathiste, est déjà venue bouleverser ce jeu d’équilibriste.

Les attentats du 13 novembre constituent un point de bascule. Dans son discours devant le Congrès lundi, François Hollande a clairement identifié qui sera désormais le principal ennemi de la France : le groupe EI. Le président Obama va dans le même sens. Cela signifie que la pression sur le président syrien va se relâcher, même si les Occidentaux préféreraient sans doute que l’on trouve une sortie honorable sur le plan diplomatique en négociant le départ d’Assad tout en conservant le régime plus ou moins en place. C’est ce qu’on appelle la « transition politique ». Il est à craindre que l’opposition syrienne soutenue par les Occidentaux depuis 2011 en fasse les frais.

Attardons-nous à la Russie, qui vient elle aussi d’être la cible du groupe EI avec l’explosion d’un avion commercial russe au-dessus du Sinaï, en Égypte. Comment cet ennemi commun peut-il rapprocher Moscou des puissances occidentales ?

À Moscou, on considère que l’analyse russe sur la nécessité de préserver l’intégrité territoriale de la Syrie — et donc le régime en place — a été validée par les attentats des dernières semaines. Comme la Russie est le seul pays qui peut servir d’intercesseur avec Damas et qu’elle est désormais un acteur militaire sur le terrain, Vladimir Poutine redevient un interlocuteur incontournable pour les Occidentaux. Il faut s’attendre à ce que la stigmatisation dont il a été l’objet depuis la crise ukrainienne en 2014 s’estompe progressivement. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’Ukraine, dont le conflit avec la Russie va passer à l’arrière-plan de la politique mondiale.

Si elle se confirme, la priorité accordée au groupe EI fera également des gagnants et des perdants dans la région. L’Iran, avec lequel un rapprochement a été amorcé depuis la négociation des accords nucléaires, fait partie des nouveaux acteurs fréquentables à Paris et à Washington. Mais l’Arabie saoudite et les pays du Golfe, qui, jouant un rôle trouble à l’égard des mouvements djihadistes, ont tout misé sur la chute du régime syrien, vont probablement s’éloigner de leurs alliés occidentaux. Il sera aussi intéressant de suivre l’évolution des relations avec la Turquie, tiraillée entre son appartenance à l’OTAN, sa crainte d’une alliance entre les Kurdes et les Occidentaux, et l’opposition frontale exprimée par le président Erdogan à l’égard de Bachar al-Assad.

François Hollande a invoqué la clause de défense collective de l’UE. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?

Contrairement à l’article 5 de l’OTAN, qui stipule qu’une attaque sur un membre doit être « considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties », l’article 42-7 de l’UE prévoit que, en cas d’attaque, « les autres États membres […] doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir ». Il s’agit donc d’une obligation de solidarité moins forte qui peut prendre la forme d’un soutien logistique plutôt que d’une déclaration de guerre.

Mais y avoir recours est tout de même important pour trois raisons. Premièrement, la clause européenne a une portée plus large que l’article 5 de l’OTAN, puisqu’elle inclut l’assistance en matière de sécurité intérieure ; or, les attentats du 13 novembre sont principalement un enjeu de police interne?pour?l’Europe, comme en témoigne la filière belge. Deuxièmement, la reconnaissance d’une situation de défense mutuelle par les 27 États membres de l’UE viendrait en partie légitimer l’action militaire de la France. Troisièmement, la France a toujours été le fer de lance d’une « défense européenne » et, à ce titre, avait insisté pour que cette clause soit intégrée au traité de Lisbonne. En invoquant la défense mutuelle de l’UE, le président français a ainsi lancé un message fort sur l’importance de la coopération européenne en matière de sécurité.

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 18 novembre 2015 12 h 04

    Un démagogue dont il fallait se mefier

    Certains événements viennent nous faire comprendre que le monde peut changer tellement vite si nous ne sommes pas capables de l'appréhender correctement, il n'y a pas un mois que le régime Harper a été défait et c'est tout comme si c'était depuis des années, que dire de plus sinon qu'il faut posséder le jugement qu'il faut, je n'ai jamais cru au jugement de cette homme qui en était un d'égocentriste, je ne c'est pas si vous souvenez en début de mandat lorsqu'il s'est permis de bouder l'ONU, je n'en revenait pas, a partir de ce jour je savais que cet homme était un démagogue, dont il fallait se méfier