La peur au coin de la rue

Une jeune femme attaque au lance-pierres des soldats israéliens. Les Palestiniennes sont plus nombreuses à participer aux affrontements quotidiens avec le Tsahal.
Photo: Musa al-Shaer Agence France-Presse Une jeune femme attaque au lance-pierres des soldats israéliens. Les Palestiniennes sont plus nombreuses à participer aux affrontements quotidiens avec le Tsahal.

Israël est plongé dans l’angoisse. Douze jours après son déclenchement, l’« intifada des couteaux » a installé un état d’anxiété permanent qui influence la vie quotidienne des habitants : ils réduisent leurs sorties dans la rue, évitent les terrasses des cafés et les lieux fréquentés. Par mesure de sécurité et parce que les services de sécurité et la police sont incapables d’empêcher les assaillants de passer à l’action avec un couteau de cuisine ou un tournevis. Mais également parce que les attaques ne sont pas limitées à la partie arabe de Jérusalem.

Dans la seule matinée de mardi, des Arabes israéliens et des Palestiniens de Cisjordanie sont passés à l’action à deux reprises à Raanana, une ville bourgeoise de la grande banlieue de Tel-Aviv où de nombreux émigrants français sont installés, ainsi qu’a Or Aqiva, une bourgade endormie dont personne n’entend jamais parler.

« C’est précisément le caractère imprévisible de ces attaques et le fait que leurs auteurs soient très jeunes — de 13 à 20 ans — qui effrayent. Car jusqu’à ces derniers jours, personne n’imaginait en Israël que des ados à peine pubères passeraient à l’action avec une mentalité de chahid [martyr]. En sachant très bien qu’ils n’en sortiraient pas vivants ou qu’ils écoperaient d’une peine de perpétuité incompressible, explique le chroniqueur spécialisé Ron Ben Yishaï. Des ados prêts à lancer des pierres, il y en a toujours eu beaucoup et il y en aura encore. Mais des petits jeunes prêts à prendre d’assaut un autobus ou à foncer sur des flics surarmés pour leur défoncer le crâne à coups de marteau, c’est inédit. »

Mardi matin, sur la rue Ahouza, l’artère principale de Raanana, Ravia el-Makayes a assisté en direct à l’une de ces attaques. Sous le choc, elle a été emmenée à l’hôpital avant d’être prise en charge par un psychologue. « Cela s’est passé en quelques secondes, raconte-t-elle. Un Palestinien a priori très calme s’est approché d’un abribus et a commencé à poignarder à tout-va. Le gérant d’une agence immobilière voisine est sorti et l’a affronté à mains nues, rapidement rejoint par d’autres commerçants et par des passants. Ceux-ci ont ensuite passé le “terroriste” à tabac en attendant l’arrivée des services de sécurité. » En général, les passants règlent leur compte aux poignardeurs, ce qui donne lieu à des scènes pénibles durant lesquelles l’agresseur gisant dans son sang écope de coups de pieds pendant que d’autres l’insultent en arabe.

Des inconnus sans passé politique

Cette justice expéditive est encouragée par plusieurs responsables israéliens. Ministre de la Défense, Moshé Yaalon a déclaré à plusieurs reprises que « les terroristes et auteurs d’attaques au poignard doivent être liquidés sur place, cela ne fait aucun doute ». Quant au maire de Jérusalem, Nir Barkat, il appelle ses concitoyens titulaires d’un port d’arme à sortir avec leur calibre.

« Le Shabak [la Sûreté générale] et la police sont décontenancés par cette intifada hors normes, parce qu’ils ne disposaient d’aucune information concrète sur les attaquants », explique le chroniqueur judiciaire Moshé Nussbaum. Aux yeux des services de sécurité, ce sont de parfaits inconnus sans passé politique. Pire : ce sont parfois des gens considérés comme « de confiance ». Mardi à Jérusalem, l’un des attaquants était un ouvrier de Bezek (la compagnie téléphonique nationale) résidant à Jérusalem-Est (la partie arabe de la ville) et disposant d’une accréditation de sécurité. Donc, insoupçonnable aux yeux des Israéliens. Pourtant, l’homme a foncé sur des passants avec son véhicule et a ensuite tenté d’en poignarder d’autres.

Pour l’heure, Benjamin Nétanyahou continue imperturbablement d’accuser Mahmoud Abbas et les médias palestiniens d’« inciter les jeunes terroristes à tuer des juifs ». Mais le discours du premier ministre passe mal puisque, selon un sondage publié durant le week-end, 75 % des Israéliens se déclarent mécontents de la manière dont il gère ce nouveau cycle de violences.

Se charger de la sécurité

« Ne nous cachons pas les yeux : on ne peut rien faire pour empêcher ces attentats, et dire que “c’est de la faute d’Abbas” ne suffit pas à nous calmer. Donc nous devons prendre en main notre sécurité et celle de nos enfants », lâche Orna Ben Zion, animatrice d’un comité de mères qui manifeste régulièrement devant la mairie de Holon (banlieue de Tel-Aviv) pour qu’on empêche les ouvriers municipaux arabes israéliens ou palestiniens d’approcher des écoles.

À l’instar du « comité des mères » de Holon, d’autres groupes se sont créés dans différentes villes pour exiger que les ouvriers arabes ne puissent plus travailler sur les chantiers, « le temps que la situation se calme ». Dans certains immeubles de Tel-Aviv, le Vaad (« le comité de gestion ») dénonce par un avis affiché à l’entrée la présence de locataires arabes dans le bâtiment.

Cette peur est amplifiée sur les réseaux sociaux par des rumeurs d’agressions en réalité inexistantes. Mais elle taraude également des ouvriers arabes israéliens et les Palestiniens qui désertent les restaurants et les chantiers où ils sont employés, de crainte d’être pris à partie par une population excédée.

En général, chaque attentat donne lieu à une manifestation d’extrême droite au cours de laquelle quelques dizaines de militants venus d’ailleurs scandent « Nekama » (« vengeance ») et « Mavet learavim » (« mort aux Arabes ») devant les caméras de télévision. Plus discrètement, les habitants des quartiers ensanglantés se réunissent un peu plus tard pour exprimer leur désarroi.

Ils y déballent leurs angoisses, mais très peu réfléchissent en profondeur sur les origines de la situation. L’occupation des territoires palestiniens ? La poursuite de la colonisation ? On ne parle pas de « ça ». Au contraire. « Si les Arabes veulent la guerre, il faut la leur donner, quitte à ce qu’on souffre un peu », lançait ainsi Varda Gardi, une habitante d’Armon Hanatziv, un coin de Jérusalem où de nombreuses attaques ont eu lieu ces derniers jours, au cours de l’une de ces rencontres défouloir.

Dépassés par l’accélération du rythme des attaques et par le développement du sentiment d’insécurité, Nétanyahou et le cabinet restreint de la sécurité étudient de «nouvelles mesures» censées rassurer la rue israélienne. Parmi elles, le rappel de milliers de réservistes, le bouclage de la Cisjordanie et, pour la première fois, des quartiers arabes de Jérusalem. «Nous avons les moyens de faire, il suffit de poster des soldats et des gardes-frontières tout autour», jure Avi Dichter, un ancien directeur du Shabak.

En attendant, les seuls à profiter de la situation sont les armuriers, qui ont vu les demandes de permis de port d’arme grimper de 150 % en une semaine. Les menottes, les matraques télescopiques et les coups de poing américains sont quasiment en rupture de stock. Pour les pulvérisateurs de gaz au poivre et lacrymogènes, il faut s’inscrire sur une liste d’attente. Le prochain arrivage est prévu dans 15 jours.

Des milliers d’Arabes israéliens solidaires

Sakhnin — Des milliers d’Arabes israéliens se sont rassemblés mardi à Sakhnin, dans le nord d’Israël, en solidarité avec les Palestiniens, et leurs leaders ont dénoncé les « incitations à la haine » du gouvernement israélien.

Sous une nuée de drapeaux palestiniens, la foule portant des keffiehs, le foulard traditionnel palestinien, a scandé « Par notre âme et par notre sang, nous nous sacrifierons pour toi, martyr », et « Non à l’occupation, non à la colonisation ». Des hélicoptères de la police survolaient le secteur alors que la police montée et des membres des forces de sécurité étaient déployés en masse et tenaient prêt un canon à eau putride en cas de débordement.

Les Arabes israéliens sont les descendants des 160 000 Palestiniens restés sur leur terre à la création d’Israël en 1948. Ils sont aujourd’hui 1,4 million (17,5 % de la population israélienne). Citoyens israéliens, ils se disent de longue date victimes de discrimination et de confiscation de leurs terres. Au début de la deuxième Intifada en 2000, 13 d’entre eux ont été tués lors de manifestations en solidarité avec les Palestiniens.

Durant la semaine écoulée, les Arabes israéliens ont manifesté à Nazareth, Kafr Qassem, Jaffa et Lod. Des dizaines ont été arrêtés, dont de nombreux mineurs, pour jets de pierres et trouble à l’ordre public.

Les quartiers arabes bouclés

Le cabinet de sécurité israélien a décidé dans la nuit de mardi à mercredi d’autoriser la police à boucler des quartiers arabes de Jérusalem-Est. «Le cabinet de sécurité a décidé de plusieurs mesures pour lutter contre le terrorisme, notamment d’autoriser la police à boucler ou imposer un couvre-feu sur les quartiers de Jérusalem en cas de frictions ou d’incitations à la violence», déclare un communiqué du bureau du premier ministre Benjamin Nétanyahou. Le cabinet de sécurité doit se réunir à nouveau mercredi pour décider d’autres mesures contre «l’incitation à la violence».
Photo: Musa al-Shaer Agence France-Presse

Une jeune femme attaque au lance-pierres des soldats israéliens. Les Palestiniennes sont plus nombreuses à participer aux affrontements quotidiens avec le Tsahal.
9 commentaires
  • Marc Tremblay - Abonné 14 octobre 2015 01 h 04

    Le complexe de Massada

    Les Juifs israéliens se font des illusions s'ils pensent pouvoir se défendre contre la résistance palestinienne pour encore bien des années.

    Ils doivfent faire des sacrifices, comme les Blancs d'Afrique l'ont fait, pour avoir la paix.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 14 octobre 2015 04 h 37

    … autrement ?

    « Israël est plongé dans l’angoisse. Douze jours après son déclenchement, l’« intifada des couteaux » a installé » (Libération)

    De cette citation, ce questionnement :

    De cette possible Xième intifada, et malgré l’angoisse qu’on cherche à installer au sein de la Communauté en situation de défense ou de contre-défense, que saisir de la participation étonnante de jeunes qui, âgés d’environ 13 à 17 ans et sans antécédents politiques ni judiciaires, poursuivent la haine de leurs ainés sur et contre Israël ?

    Qu’ils soient ou non inspirés par la mentalité du chahid, on-dirait que ces jeunes semblent être pilotés par des adultes qui, se cachant derrière et sans voile, les stimulent dans ce genre d’activités gratuites et d’honneurs douteux !

    Que comprendre …

    … autrement ? - 14 oct 2015 -

    • André Nadon - Abonné 14 octobre 2015 08 h 05

      Quel est à votre avis l'avenir réservé à ces jeunes devant la haine des juifs israéliens pour les Arabes?
      Aucun besoin de l'adulte pour leur faire réaliser qu'ils sont aussi bien morts que vivants devant le vide sidéral.
      Ce n'est qu'une question de temps avant que tout saute.
      Les É.-U. doivent cesser leur aide à Israël et se trouver un autre allié au Moyen-Orient. Çà commence à presser.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 14 octobre 2015 12 h 56

      « Quel est à votre avis l'avenir réservé à ces jeunes devant la haine des juifs israéliens pour les Arabes? » (André Nadon)

      De notre humble avis, ces jeunes ont un avenir d’intérêts ouverts car la communauté juive d’Israël les aime comme des frères et sœurs, issus d’un même père !

      De plus, et sans haine viscérale, la Knesset (parlement d’Israël), par exemple, compte des personnes qui proviennent de la Communauté arabe !

      Alors, où se situe le problème ?

      Bref ! - 14 oct 2015 –

    • Jean-Guy Mailhot - Inscrit 14 octobre 2015 15 h 14

      ''ces jeunes ont un avenir d’intérêts ouverts car la communauté juive d’Israël les aime comme des frères et sœurs, issus d’un même père !'' ( Fafoin Blais).

      Voulez-vous vous moquer de l'intelligence des gens? Je vous conseille de lire le Rapport Russell sur la Palestine, qui cite les crimes israéliens contre les palestiniens et le régime d'apartheid contre les non-juifs en Israël.

      ''la Knesset (parlement d’Israël), par exemple, compte des personnes qui proviennent de la Communauté arabe !'' ( Fafoin Blais).

      Lors du nettoyage ethnique fait par Israël à partir de 1948, plusieurs palestiniens, des arabes, ont refusé de quitter leur terre. Ils sont donc malgré eux devenus citoyens Israéliens.

      Ils sont 1,7 million de citoyens arabes Israéliens sur une population totale de 8 millions d'habitants en Israël. Ces gens élisent leurs députés à la Knesset c'est plus que normal non? J'espère que vous ne vous attendez pas à ce que ces gens votent pour Nétanyahou?

      ''Alors, où se situe le problème ?''(Fafoin Blais). La communauté internationale par ses résolutions dénonçant Israël, mais défaites par le droit de véto anméricain, voit facilement où se situe le problème.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 16 octobre 2015 04 h 16

      « Voulez-vous vous moquer de l'intelligence des gens? » (Jean-Guy Mailhot)

      Pas du tout car il s’agit, de ma part, de crayonner ce que bien du monde pense avec intelligence et honneur.

      Bien qu’il existe quelques tensions entre les communautés arabes et juives, rien ne les empêche de se lier d’amitiés ou de véhiculer quelque chose qui pourrait les soutenir d’amitiés et d’humanités !

      Rien ! - 16 oct 2015 -

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 14 octobre 2015 11 h 39

    Est-il permis ici de répéter les mots de Henning Mankell:

    "Aucun blocus dens l'histoire n'a perduré eternellement.Personne n'accepte la soumission.Tot ou tsrd Israel connaitra ce que le systeme de l'apartheid a connu en Afrique du Sud." Cer écrivain suédois reconnu vient de mourir. J-P.Grisé

  • Christina Berryman - Abonnée 14 octobre 2015 12 h 46

    colonisation

    A chacun son tour on jette de l'huile sur le feu. C'est prouvé que les vendettas sont un cercle vicieux et que l'aide extérieure peut aider si chaque communauté n'engendre pas de leaders éclairés, Les Palestiniens et les Israéliens s'empoisonnent mutuellement l'existence. Des générations entières ont ainsi un avenir zéro, rien à perdre, c'est bouché par leur aînés plus qu'entêtés qui modélent pour leur enfants une haine qu'ils prétendent justifiée. Parmi eux il y a des fondamentalistes des deux bords qui se prétendent très religieux! Y a-t-il des modérés dans chaque communauté? La presse internationale a l'air de les ignorer alors qu'elle devrait les faire connaître. Les cadavres et la destruction vendent plus de copies! Pendant ce temps, les États-Unis, le Canada et autres déplorent tout en appuyant Israêl sans nuances. Comme d'habitude, il y aura 100 fois plus de morts d'un côté, toujours le même, des pierres et couteaux contre des balles réelles. Et pendant ce temps, les Nations Unies, appellation mensongère, passent une résolution de temps en temps. Chaque communauté doit nommer quelques représentants sensés, à parité hommes et femmes, pour produire un processus de mise sur pied de création de deux pays en coexistence pacifique. Composition additionnelle, sages de 80 ans et plus et parents de jeunes enfants.

  • Nicolas Bachand - Abonné 14 octobre 2015 13 h 54

    Prudence

    Suite à la lecture de l'article, je ne peux m'empêcher de conserver une certaine réserve en rapport aux propos qui me sont rapportés, plus particulièrement envers le ton et la formule utilisés. En effet, si l'article établit bien des faits alarmants, il se permet également d'en faire une généralisation grossière qui ne sert qu'a alimenter le portait d'ignorance et d'horreur que peignent la plupart des médias à l'égard d'Israel et de sa population. Étrange, me dis-je, je ne reconnais pas l'habituelle sagesse prudente qui est généralement de mise dans les articles que publie le Devoir. Ah! voilà qui explique bien: L'article provient du journal Français "Libération". Domage, moi qui cherchais à me renseigner sur un évènement troublant de l'actualité, à l'écart du couvert de cette propagande de peur que nous sert trop souvent la presse Française. Ma recommendation: À lire avec prudence ou à éviter complètement...