Migrer, un texto à la fois

L’exposition de Liam Maloney, Messages textes pour la Syrie, illustre l’attente pour des Syriens réfugiés au Liban, devant l’écran cellulaire, de recevoir des nouvelles de leurs proches restés au pays.
Photo: Liam Maloney L’exposition de Liam Maloney, Messages textes pour la Syrie, illustre l’attente pour des Syriens réfugiés au Liban, devant l’écran cellulaire, de recevoir des nouvelles de leurs proches restés au pays.
Le cellulaire est devenu la ligne de vie du migrant. Le photographe Liam Maloney et la sociologue Dana Diminescu mettent en lumière les croisements de la technologie et de l’intime. L’un dans une exposition, l’autre par ses études attentives, ils en viennent à la même conclusion : l’outil crucial est au centre d’une redéfinition de l’identité migrante.
 

Texto par texto, photo par photo, la crise syrienne se rapproche du visiteur de l’exposition Messages textes pour la Syrie. Ici, un jeune à plat ventre sur une couverture fatiguée, un oeil allumé par l’écran, l’autre inquiet, dans l’ombre. Une très jeune silhouette, la main à l’oreille, se détache du mur derrière lui, laissant aussi croire à l’utilisation d’un téléphone.

Puis des hommes, des cigarettes, des camisoles avachies. Toujours ce regard absorbé par un faisceau de lumière, seule source du clair-obscur qui traverse toutes les photos.

Difficile de décider si les deux pièces sombres où sont accrochées les photos sont glauques ou intimes.

Pendant que le visiteur se pose la question, son propre cellulaire, probablement au creux de sa paume ou de sa poche, le ramène à l’objet de toutes ces attentions, la sienne cette fois.

« 1 nouveau message »

L’inquiétude quotidienne se fait palpable, en même temps que les grillons, les sandales traînées sur le plancher, la musique pour se détendre ou celle pour prier, les échos de la trame sonore de l’installation de Maloney. On entre dans ce foyer de fortune, un abattoir désaffecté au Liban, situé à une trentaine de kilomètres de la frontière.

« Liban : quelles sont les nouvelles du village ? »

Concentré sur le même objet que le protagoniste sur papier grand format devant lui, le spectateur voit défiler rapidement une série d’échanges — réels — entre les réfugiés et les proches restés derrière. « Où es-tu ? », et puis encore : « Où es-tu maintenant ? Et mes soeurs ? » « Syrie : maintenant, tout va bien, les bombardements sont finis, je suis sur la route de Kherbe. »

Les photos de Maloney « montrent » finalement peu, le contexte volontairement laissé hors cadre. Elles auraient pu être prises « n’importe où, même à la sortie d’une discothèque », expose le Torontois d’adoption, un travail conscient pour contourner une certaine lassitude compassionnelle, pour que l’Occidental moyen s’identifie aux Syriens. De toute façon, il n’y avait presque aucun bien meuble à photographier, puisque les réfugiés n’apportent souvent que des vêtements, de l’argent et leur cellulaire.

Fuir… et se brancher

Non seulement le cellulaire représente un fil, parfois mince, qui les relie à leur famille par-delà les frontières, mais il devient aussi l’outil privilégié de la migration et de l’intégration à leur nouvelle société. Les agences d’aide d’urgence, dont le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés, ont d’ailleurs commencé à intégrer la téléphonie mobile dans leur réponse humanitaire, notamment par la distribution de cartes SIM.

C’est ce que la sociologue Dana Diminescu appelle le « kit navigateur ». Le long chemin de l’exil est pavé de textos, de cartes Google et de groupes Facebook pour trouver le bon passeur ou l’endroit où dormir, puis de sites Web officiels qui indiquent où déposer une demande d’asile ou d’immigration.

La professeure à l’École d’ingénierie Télécom ParisTech voit dans cet accès à l’univers numérique, « potentiellement tout le temps », un changement dans la façon de concevoir l’identité des migrants : « La figure du migrant en tant que déraciné fait place à celle de l’humain très connecté. »

De la « double absence » du migrant à la fois dans sa terre natale et celle d’accueil, expression forgée par le sociologue Abdelmalek Sayad, on passe ainsi à un « vivre-ensemble à distance, de présence par la technologie qui touche tous les aspects de la vie du migrant », expose Mme Diminescu.

Une ligne de vie qui transporte un potentiel de risque aussi. « Les nouvelles technologies permettent à la police ou à d’autres acteurs de tracer le migrant, et donc de potentiellement découvrir son statut ou ses allégeances politiques », note la chercheuse.

Lien au pays d’origine, allié de la route migratoire, le cellulaire est également un outil d’intégration. « C’est le secrétariat du pauvre. J’ai connu des migrants qui habitaient des squats, sans électricité ni téléphone fixe. La société d’accueil ne pouvait pas les joindre pour des jobs occasionnels », relate-t-elle.

Puis, petit à petit, ils ont trouvé des amis dans des réseaux virtuels d’entraide, qui les ont aidés à s’intégrer. Texto par texto.

L’exposition Messages textes pour la Syrie se poursuit jusqu’au 10 octobre à la Galerie B-312, à Montréal.