Un poète millénaire, un accord nucléaire

Cette statue du poète Ferdowsi trône dans le square qui porte son nom sur la rue de la... Révolution, à Téhéran.
Photo: Atta Kenare Agence France-Presse Cette statue du poète Ferdowsi trône dans le square qui porte son nom sur la rue de la... Révolution, à Téhéran.

Ce n’est pas tous les jours qu’un ministre des Affaires étrangères, ou n’importe quel homme politique d’ailleurs, récite de la poésie en public.

C’est ce que le chef de la diplomatie iranienne, Javad Zarif, a fait dans une allocution mise en ligne récemment sur YouTube. La chose a été notée par quelques publications, dont le New Yorker. L’hebdomadaire américain y va d’un long article sur les rapports compliqués qu’entretiennent le pouvoir et le monde des lettres dans la République islamique, qui a conclu dernièrement avec les grandes puissances un accord historique sur son programme nucléaire.

Javad Zarif a cité des vers d’Abolghasem Ferdowsi, un poète du XIe siècle considéré comme un des pères de la littérature persane. Dans un discours en anglais qui postulait que l’Iran devait choisir entre « l’entente ou la coercition », le chef de la diplomatie a choisi de laisser parler le poète.

« Be relentless in striving for the cause of good/Bring the Spring you must/Banish the winter you should. » (Traduction libre : Soyez implacable dans la lutte pour la cause du bien. Amener le printemps, vous devez. Bannir l’hiver, vous devriez.)

M. Zarif, encore plus que le président Hassan Rohani, représente le visage progressiste du gouvernement iranien actuel et sa supposée capacité d’ouverture. Le fait qu’il a étudié assez longtemps aux États-Unis n’est sans doute pas étranger à ce trait de sa personnalité. Il est clair, en tout cas, qu’il a toujours joué un rôle important dans les diverses tentatives de rapprochement entre les États-Unis et la République islamique.

C’est peut-être moins dans ce séjour américain, cependant, qu’il faut chercher l’origine de son penchant pour les belles lettres, que dans le fait que ses parents, issus d’un milieu pieux, bourgeois et conservateur, l’ont tenu à l’écart de la télévision, de la radio et même des journaux pendant sa jeunesse. C’est du moins ce qu’indiquent les notes biographiques le concernant. Loin des médias divertissants, proche de la culture classique ?

Le Daily Beast, un média en ligne américain, croit pour sa part que l’épouse du ministre n’est pas étrangère à ses fréquentations littéraires. Elle aurait rejoint son mari à Vienne vers la fin des délicats et laborieux pourparlers sur le fameux programme nucléaire iranien et lui aurait peut-être soufflé quelques mots pour sa prestation sur YouTube. Maryam Imanieh serait une spécialiste de l’oeuvre de Djalal al-din Rumi, mystique soufi et auteur célèbre du XIIIe siècle, oeuvre dont elle discuterait régulièrement avec les épouses des collègues de son mari.

Javad Zarif n’est évidemment pas le premier homme politique connu à parsemer ses discours de rimes empruntés à des écrivains du cru ou de l’étranger. L’ancien président français Georges Pompidou, qui a été professeur, a signé une assez grande production littéraire, dont une anthologie de la poésie française. Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères et premier ministre sous Jacques Chirac, aimait réciter des vers, en plus d’en rédiger lui-même ; il a également écrit des ouvrages historiques.

Des hommes de lettres « professionnels » ont même accédé à de hautes fonctions politiques dans plusieurs pays. On pense au Tchèque Václav Havel, au Chilien Pablo Neruda ou plus récemment, au président de la République d’Irlande, Michael Higgins. Plus près de nous, l’exemple de Gérald Godin vient naturellement à l’esprit.


Les mots du nationalisme

Le New Yorker rappelle que la poésie a toujours été l’un des principaux piliers de la culture persane, et cela, bien avant que la Perse ne soit rebaptisée « Iran ». « La poésie persane a servi à fusionner et à articuler la politique en Iran, en partie parce qu’elle est omniprésente dans la vie quotidienne. Même quand ils ne savent pas lire, les Iraniens qui veulent exprimer leur nationalisme avec des mots recherchés peuvent citer un extrait de l’oeuvre de Ferdowsi, dont l’épopée Shahnameh, qui raconte l’histoire de l’Iran et de ses rois », affirme Neima Jahromi, l’auteur de l’article du New Yorker.

La poésie et les poètes ont entretenu au cours des siècles des relations tantôt privilégiées et tantôt conflictuelles avec le pouvoir en Iran. Le XXe siècle aura été particulièrement riche en rebondissements à cet égard.

« Quand on parle de la littérature contemporaine de l’Iran, la première dimension […] qui saute aux yeux est sa dimension politique, sociale et plus ou moins “ engagée  », peut-on lire dans un article publié il y a quelques années par la Revue de Téhéran, laquelle parle d’une « poésie étroitement imbriquée dans un contexte historique, social et politique troublé, qui l’influence malgré elle ». « Jusque-là cantonnée bien sagement dans le panégyrique et l’élégie », elle en serait venue à refléter le regard critique des premiers intellectuels revenus d’Europe et à exprimer des idéaux comme la liberté et la démocratie.

Le monde des lettres, comme la société dans son ensemble, a été partagé entre la tradition et la modernité pendant une bonne partie de ce XXe siècle. De nombreux écrivains iraniens ont par ailleurs craint et déploré l’influence de l’Occident qui, il est vrai, n’a pas toujours été bienveillante. En effet, la Russie, qui est devenue l’Union soviétique, et la Grande-Bretagne, qui a été suivie par les États-Unis, ont souvent exercé cette influence grâce aux armes et à l’argent, dans ce qu’on a parfois appelé le « Grand Jeu ».

Pendant les années 1960, rappelle Neima Jahromi, l’auteur de l’article du New Yorker, tant l’intelligentsia, souvent marxisante, que le clergé chiite, qui allait prendre le pouvoir en 1979, se sont inquiétés de ces influences occidentales multiples. Jalal al-e Ahmad, un poète important auquel une bonne partie de l’article est consacrée, avait parlé d’une espèce de maladie qu’il appelait « occidentose ». Il ne tournait pas le dos à la modernité, mais il prônait pour son pays un développement endogène. Les ayatollahs, une fois portés au pouvoir, l’ont honoré à titre posthume. L’Occident, le « Grand Satan », demeure la bête noire d’une bonne partie des ayatollahs qui trônent au sommet de l’édifice du pouvoir.

La modernité aussi, s’il faut en croire le guide suprême de la révolution islamique, Ali Khamenei. Ce dernier s’est adressé à un rassemblement de poètes il y a quelques mois. Le guide, qui écrit des vers dans ses temps libres selon le New Yorker, aurait déploré le fait qu’« utilisant les nouvelles technologies, certains auteurs iraniens créent une poésie qui s’éloigne de l’ambiance épique et révolutionnaire, encourageant notre précieuse jeunesse à embrasser une culture débridée qui fait l’éloge de l’oppression […] et qui cède aux instincts sexuels. »

1 commentaire
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 30 juillet 2015 08 h 36

    La poésie, au coeur de la culture perse

    Les écrits des grands poètes perses du XIVe siècle sont enseignés dans toutes les écoles iraniennes. De nos jours, il est coutumier -- de l'homme d'affaires au débardeur -- de citer par coeur de longs extraits de poèmes perses.

    Pour les intéressés, il existe une excellente traduction anglaise d'un des chef-d'oeuvres de la poésie perse :
    Hafez, Faces of Love, Penguin Classics (traduction de Dick Davis). 19$Can.