Le retour de l’Iran

Après 12 ans de crise et deux ans de négociation continue, l’Iran, les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, la Russie, la Chine et l’Allemagne sont parvenus à conclure un accord pour brider le programme nucléaire de l’Iran en échange d’une levée des sanctions qui pèsent contre ce pays. Quels sont les intérêts des différentes parties ? Quelles seront les conséquences de cet accord ? Explications de Djallil Lounnas, professeur de sciences politiques à l’Université Al Akhawayn, au Maroc, et chercheur associé au CERIUM.

Revenons d’abord sur les négociations. Pourquoi ont-elles été si longues et, surtout, si imprévisibles et hasardeuses ?

Les négociations ont été difficiles jusqu’au dernier moment. Il était important pour le Guide de la révolution, Ali Khamenei, de rester prudent et d’altérer les messages. En Iran, la structure du pouvoir est horizontale : le Guide de la révolution, qui est en réalité le chef de l’État, doit composer avec plusieurs institutions où cohabitent des factions modérées, favorables à un accord, et des conservatrices, bien plus exigeantes sur les conditions. Le Guide de la révolution joue ainsi le rôle d’arbitre entre les factions et doit dégager un consensus. Et puisqu’il y a eu 12 ans de crises, de négociations avortées et de sanctions internationales, les tensions au sein du régime se sont exacerbées. Les derniers blocages (inspections additionnelles, programme de levée des sanctions, levée de l’embargo sur les armes) ont donné du grain à moudre aux conservateurs qui parlaient alors d’atteinte à la souveraineté nationale.

Dans ce contexte, Ali Khamenei a joué sur les deux tableaux : il s’est montré très ferme envers les États-Unis, se montrant réticent à toute concession importante, mais sans jamais fermer la porte à un accord.

Quels étaient les intérêts des Iraniens à conclure un accord ?

Depuis la Révolution islamique de 1979, la politique des Américains et de plusieurs pays du Moyen-Orient a été de contenir l’Iran, voire de provoquer l’effondrement du régime. Cela s’est matérialisé par le soutien à l’Irak de Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak, par les sanctions américaines, européennes et onusiennes, par l’isolement de l’Iran dans la région. La crise nucléaire était le dernier épisode et le plus emblématique de cette longue confrontation.

Il s’agit donc pour l’Iran, dans un premier temps, d’obtenir la levée des sanctions internationales qui lui sont imposées, en réalité, depuis presque 20 ans si l’on prend comme point de départ les sanctions imposées par Washington dans les années 1990. Les sanctions combinées ont débouché sur l’effondrement de plusieurs banques iraniennes, sur un taux d’inflation de près de 50 %, sur le gel d’environ 140 milliards de dollars d’avoirs financiers, sur un taux de chômage très élevé, sur l’effondrement de la monnaie iranienne et sur la quasi-absence d’investissements étrangers. Bien qu’exportateur de pétrole, l’Iran n’a pu lancer de grands projets de développement dans les années 2000, alors que les prix du pétrole étaient très élevés. En rouvrant les portes du marché iranien, l’accord devrait permettre à l’Iran de sortir du marasme économique.

À terme, l’accord devrait mener à une normalisation des relations avec les pays occidentaux. En revanche, la situation est plus délicate avec les voisins de l’Iran, dont l’Arabie saoudite, qui craint sa montée en puissance. Riyad est engagée dans la guerre au Yémen et auprès des rebelles en Syrie afin, justement, de tasser les régimes ou groupes proches de Téhéran. Quant à Israël, le gouvernement de Netanyahou est persuadé que l’accord n’empêchera pas l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire.

Et du côté américain et européen, qu’espère-t-on obtenir exactement avec cet accord ? Brider le programme nucléaire iranien, certes, mais encore ?

Sur le plan économique, l’Iran, avec ses ressources naturelles et ses 77 millions d’habitants, représente un important marché pour les investisseurs occidentaux. L’Iran possède notamment les deuxièmes plus grandes réserves de gaz naturel au monde après la Russie. Pour les pays européens, la manne iranienne permettrait de réduire sa forte dépendance envers le gaz russe.

Politiquement, un Iran « normalisé » pourrait jouer un rôle de premier plan pour stabiliser la situation en Irak. Téhéran y exerce une influence majeure sur les milices chiites et est impliqué directement dans la lutte contre le groupe État islamique.

Il n’est pas impossible que l’Iran utilise son influence afin d’aider à résoudre le conflit en Syrie et, éventuellement, de pousser le Hezbollah à plus de modération. Ce dernier a longtemps servi de moyen de pression à Téhéran, tandis que son alliance avec la Syrie lui permettait de contrebalancer son isolement dans la région. À présent, si l’accord débouche bel et bien sur une normalisation progressive de l’Iran, celui-ci pourrait alors jouer de son influence dans le sens inverse, soit apaiser les conflits.