Après 12 ans de crise, un accord historique sur le nucléaire iranien

L’Iran et les grandes puissances ont conclu mardi un accord historique qui rend quasi impossible la construction d’une bombe atomique par Téhéran et ouvre la voie à une normalisation de ses relations avec la communauté internationale.

Les 109 pages de l’accord limitent les ambitions nucléaires de Téhéran en échange de la levée progressive et réversible des sanctions qui étouffent son économie.

Ce succès diplomatique, conclu après deux ans de négociations acharnées, referme un dossier qui empoisonnait les relations internationales depuis plus de 12 ans.

L’UE, l’ONU, Téhéran ou encore Londres ont salué un accord « historique », tandis que Moscou poussait « un soupir de soulagement ».

Ce dénouement intervient à un moment où le Proche-Orient est déchiré par de nombreux conflits, dans lesquels l’Iran est impliqué.

Paris a appelé l’Iran à se saisir de l’occasion pour « aider à en finir » avec le conflit en Syrie. À Damas, le président Bachar al-Assad a félicité son allié iranien pour sa « grande victoire ».

À l’inverse, Israël a immédiatement dénoncé une « erreur historique », qui va permettre à l’Iran de financer sa « machine de terreur ».

C’est aussi la première fois qu’un accord à ce niveau lie la République islamique et les États-Unis depuis la rupture de leurs relations diplomatiques en 1980.

« Cet accord nous donne une chance d’aller dans une nouvelle direction », a commenté le président américain Barack Obama, tout en soulignant qu’il était fondé sur les vérifications « et pas sur la confiance ».

Deux semaines après la réconciliation avec Cuba, le président démocrate marque d’une nouvelle pierre blanche diplomatique la fin de son dernier mandat.

L’épilogue est également un succès pour le président iranien Hassan Rohani, pour qui l’accord pourrait « éliminer peu à peu la méfiance » entre les ennemis historiques. Le chef de l’État, un modéré, a promis que son pays ne se doterait « jamais » de la bombe atomique.

Filière civile

L’entente a été arrachée à l’issue de 18 jours d’un dernier round de négociations, un final d’une longueur sans précédent depuis les accords de Dayton qui ont mis fin à la guerre de Bosnie-Herzégovine en 1995.

L’accord met en musique de grands principes actés à Lausanne en avril: Téhéran s’engage à réduire ses capacités nucléaires (centrifugeuses, stock d’uranium enrichi...) pendant plusieurs années et à laisser les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) procéder à des inspections plus poussées.

Le but est de rendre quasiment impossible la possibilité pour l’Iran de fabriquer une bombe atomique, tout en assurant à Téhéran, qui nie avoir jamais eu l’intention de se doter de la bombe, le droit de développer une filière nucléaire civile.

Une fois les installations iraniennes réduites, selon les termes de l’accord, il faudrait en effet un an à Téhéran pour fabriquer une bombe, contre deux à trois mois aujourd’hui.
En échange, l’Iran bénéficiera progressivement d’une levée des sanctions internationales adoptées depuis 2006 par les États-Unis, l’Union européenne et l’ONU et qui brident l’économie du pays.

Les premières sanctions pourront être levées à partir du premier semestre 2016 si la République islamique respecte ses engagements. En cas de violation de l’accord, elles pourront être rétablies. Et cette réversibilité durera quinze ans.

En revanche, l’interdiction du commerce des armes a été reconduite pour cinq ans, sauf autorisation spécifique du Conseil de sécurité. La demande de l’Iran, soutenue par Moscou, de lever cet embargo a été un des principaux points de blocage des discussions.

Autre sujet délicat: la possibilité pour les inspecteurs de l’AIEA de se rendre sur les sites militaires iraniens. Finalement, Téhéran a accepté de leur permettre un « accès limité » à certains sites.

Méfiance

Les milieux économiques se tiennent prêts à revenir dans ce pays de 77 millions d’habitants, qui dispose des quatrièmes réserves de brut au monde et des deuxièmes de gaz. L’Iran, un pays de l’OPEP, pourra à terme exporter à nouveau librement son brut.

Les prix du pétrole perdaient du terrain mardi dans les échanges européens après l’annonce de l’accord qui se traduira par un afflux de brut dans un marché déjà plombé par un surplus d’offres.

Les Iraniens, qui ont élu Hassan Rohani à la présidence en 2013 sur la promesse de levée des sanctions, attendaient un tel accord avec impatience.

Mais les tenants d’une ligne dure en Iran aussi bien qu’aux États-Unis n’ont cessé d’exprimer leur hostilité aux discussions.

À Washington, l’accord doit désormais être soumis au Congrès, contrôlé par les républicains qui sont très méfiants envers Téhéran.

Dans son allocution, Obama a mis en garde les parlementaires contre un vote « irresponsable ».

Mais le président de la chambre des représentants, le Républicain John Boehner a donné le ton des débats à venir, en estimant que l’accord allait relancer la prolifération nucléaire.

L’accord doit également être endossé par le Conseil de sécurité de l’ONU, ce qui devrait intervenir d’ici « quelques jours », selon Paris.

À Téhéran, le guide suprême Ali Khamenei a prévenu la semaine dernière qu’un accord n’empêcherait pas de poursuivre la lutte contre les États-Unis « exemple parfait de l’arrogance ».

L’application du texte « sera un processus très compliqué », prévoit Siavush Randjbar-Daemi de l’Université de Manchester. « C’est là que les choses pourraient aller de travers. »

​Plus optimiste, l’AIEA s’est dite « confiante » dans sa capacité à faire appliquer l’accord.

Grandes étapes de la crise du nucléaire iranien depuis 2003

2003-2004 — Sites secrets

Après la révélation de sites nucléaires secrets à Natanz et Arak (centre) en août 2002, l’Iran accepte une inspection de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Celle-ci découvre des traces d’uranium enrichi et fixe un ultimatum en septembre 2003.
Le 21 octobre 2003, l’Iran s’engage à suspendre ses activités en vue d’enrichir l’uranium lors d’une visite inédite à Téhéran des chefs de la diplomatie français, allemand et britannique. Un accord est signé le 7 novembre 2004.

2005-2008 — Enrichissement à 3,5% et sanctions

Le 8 août 2005, l’Iran du nouveau président conservateur Mahmoud Ahmadinejad reprend ses activités de conversion d’uranium à Ispahan (centre). Les Européens rompent les négociations.

Les cinq grands (États-Unis, Grande-Bretagne, France, Chine, Russie) décident fin janvier 2006 de saisir le Conseil de sécurité. L’Iran les défie: il annonce le 11 avril avoir pour la première fois enrichi de l’uranium (à 3,5%) puis rejette une offre des 5+1 — les cinq grands et l’Allemagne — pour stopper l’enrichissement (21 août) et inaugure une usine d’eau lourde à Arak.

Le 23 décembre 2006, l’ONU inflige ses premières sanctions, régulièrement renforcées depuis, de même que celles décidées par les États-Unis puis l’Union européenne (UE).
Les négociations patinent.

2009-2012 — Enrichissement à 20% et embargo européen

En 2009, le nouveau président américain Barack Obama tend la main à l’Iran lui offrant de surmonter trente années de conflit. Téhéran inaugure le 9 avril une usine de combustible nucléaire à Ispahan (centre). 

Le 9 février 2010, après l’échec d’un accord négocié pour enrichir dans un pays tiers, l’Iran commence la production à Natanz d’uranium enrichi à 20%.

L’UE décide le 23 janvier 2012 le gel des avoirs de la banque centrale iranienne et un embargo pétrolier applicable le 1er juillet. Les négociations 5+1 reprennent en avril après quinze mois d’arrêt.

2013 — Accord intérimaire

Élu en juin le président iranien Hassan Rohani, ex-négociateur nucléaire, obtient l’aval du Guide suprême Ali Khamenei pour négocier. Washington et Téhéran dialoguent secrètement à Oman.

Le 27 septembre à New York, Rohani et Obama se téléphonent — une première depuis 1979 — après une rencontre ministérielle Iran/5+1.

2014 — Négociations prolongées

Les négociations pour un accord définitif débutent le 18 février 2014 et seront prolongées à deux reprises, parallèlement à l’accord intérimaire. L’Iran annonce le 27 août modifier le futur réacteur d’Arak pour limiter la production de plutonium.

2015 — Vers un accord historique

Alors que la lutte contre les djihadistes devient une priorité commune à l’Iran et aux Occidentaux, Obama doit composer avec un Congrès dorénavant dominé par l’opposition républicaine tandis qu’Israël poursuit sa campagne contre un accord dont se méfie également l’Arabie saoudite.

Les négociateurs, qui prolongent régulièrement leur marathon, s’entendent le 2 avril sur un cadre général pour tenter de boucler un accord historique.

Le 14 juillet, à Vienne, l’accord est enfin annoncé, au terme de 21 mois de négociations et d’un round final de plus de 17 jours.
Agence France-Presse