Israël et l’affaire de la pizza

Les colonies d’Israël ne cessent de susciter le mécontentement chez les Palestiniens.
Photo: Thomas Coex Agence France-Presse Les colonies d’Israël ne cessent de susciter le mécontentement chez les Palestiniens.

On pourrait l’appeler le « théorème de la pizza ». Il est au coeur d’un des nombreux drames du Proche-Orient : le conflit israélo-palestinien. Les plus sages des protagonistes, appuyés par la « communauté internationale », cherchent un règlement pratique. Ils prônent une solution foncière, notariale : le partage du territoire — autrement dit, la création d’un État palestinien aux côtés d’Israël.

Les plans sont dans les cartons, cartes établies au millimètre près ; des dédommagements sont prévus pour les réfugiés palestiniens qui ne pourront pas revenir s’établir dans le nouvel État. Les États-Unis, les Russes et d’autres garantiraient la sécurité des frontières. Très vite, on créerait une confédération entre Israël, la Jordanie et l’État palestinien. La Bourse de Tel-Aviv accueillerait les investisseurs arabes. Simple ? On négocie sur cette base, mais ça ne marche pas.

Chaque jour qui passe éloigne cette perspective et, plus encore, cette semaine, la victoire de Benjamin Nétanyahou, le chef de la droite, aux élections générales israéliennes. Pourquoi ? On peut pointer des torts des deux côtés. On peut dénoncer les dérives d’un mouvement national palestinien désuni et dont l’une des branches, le Hamas, refuse la solution du compromis territorial. Mais, sur le terrain, dans les faits, dans la réalité réelle, la formule dite des deux États est minée par la poursuite des implantations israéliennes en Cisjordanie et dans la partie arabe de Jérusalem.

Messianisme religieux croissant

C’est là qu’intervient le « théorème de la pizza ». Il a été formulé par un Palestinien, à peu près dans ces termes : « On accepte de négocier un partage de la pizza avec les Israéliens, mais cela suppose qu’ils arrêtent de la manger pendant la discussion. » Or ils continuent, plus que jamais. Depuis les accords d’Oslo, en 1993, qui ont inauguré les pourparlers sur la création d’un État palestinien, les colonies ont doublé, au moins : 300 000 Israéliens sont aujourd’hui installés dans la partie arabe de Jérusalem et 350 000 en Cisjordanie.

Un invraisemblable réseau de barrages, de bretelles et de routes de contournement dessert les colonies. Il empoisonne la vie des Palestiniens. Il brise la continuité territoriale de la Cisjordanie. Il torpille la perspective d’un État palestinien viable. L’agrandissement incessant de ces implantations contredit l’objectif même de la négociation avec les Palestiniens ; il tue vite la crédibilité et la légitimité de tout dirigeant palestinien qui la conduit. Des pourparlers sérieux supposent non pas le démantèlement des colonies (impossible), mais l’arrêt net de leur extension.

À un moment où l’environnement stratégique du pays est de plus en plus instable, cela ne coûterait rien à Israël en matière de sécurité — « les colonies sont un obstacle à la sécurité du pays », disait l’ancien premier ministre Yitzhak Rabin. Cela soulagerait les finances publiques — les implantations bénéficient d’énormes avantages fiscaux. Cela améliorerait l’image d’Israël dans l’opinion mondiale. Alors, pourquoi cette politique, à laquelle les travaillistes ont trop souvent eu la faiblesse de contribuer ? On sait la force du nationalisme de la droite israélienne, mâtiné d’un messianisme religieux croissant : il s’agit d’établir le pays dans ses frontières bibliques, du Jourdain à la mer. L’explication n’est pas suffisante.

Le messianisme israélien n’a eu un tel succès que parce qu’il a rencontré un autre messianisme — celui des évangéliques américains. Ces fondamentalistes chrétiens prennent leur essor au début des années 1980, peu après l’arrivée au pouvoir de la droite israélienne. Ils pèsent de plus en plus dans l’électorat du Parti républicain. Ils pensent que les prophéties bibliques, le retour du Messie, ne se réaliseront que lorsque les juifs auront repris le contrôle de toute la terre de leurs ancêtres, notamment la Cisjordanie. Aux États-Unis, le Parti républicain s’aligne sur ces positions. Cette évolution va transformer la relation israélo-américaine.

Une filiale de la droite israélienne

Les Américains n’ont pas besoin d’un lobby juif pour éprouver une sympathie naturelle pour Israël, fondée sur des valeurs communes : l’Ancien Testament, l’aventure pionnière, la démocratie. Le vote juif représente un peu moins de 2 % de l’électorat. Il va, traditionnellement, au Parti démocrate, à plus de 70 % — y compris en faveur de Barack Hussein Obama. En revanche, les républicains ont longtemps manifesté plus de distance vis-à-vis d’Israël. La situation est aujourd’hui inversée. Sous l’influence des fondamentalistes chrétiens, les républicains vont tirer vers la droite la diplomatie proche-orientale des États-Unis.

Aujourd’hui, la critique américaine des implantations est devenue inaudible et les pressions sur Jérusalem plus impensables encore. Les États-Unis encaissent sans broncher leurs échecs successifs dans la relance d’un « processus de paix » et, manière de feu vert tacite, ils tolèrent l’extension des colonies. Le Parti républicain est devenu une filiale de la droite israélienne. Ils ont un financier commun : le multimilliardaire américain Sheldon Adelson, roi des casinos de Las Vegas, de Macao et de Singapour — une référence spirituelle.

Adelson et la droite israélienne n’ont que faire du « théorème de la pizza », ils ne veulent pas partager, ils veulent annexer la Cisjordanie. Tant pis si, ce faisant, Israël, amené à contrôler une large population palestinienne privée de citoyenneté, perd en caractère démocratique ce qu’il gagne en territoire : « Est-il écrit dans la Bible qu’Israël doive être une démocratie ? », réplique Adelson. Pas dans la Bible, cher Sheldon, mais dans la Déclaration d’indépendance, celle que proclame David Ben Gourion le 14 mai 1948, l’homme qui, en 1967, voulait rendre les territoires.

2 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 21 mars 2015 08 h 45

    … pizza !

    « On accepte de négocier un partage de la pizza avec les Israéliens, mais cela suppose qu’ils arrêtent de la manger pendant la discussion. » (un palestinien, théorème de la pizza)

    De cette citation d’intérêts, une question :

    Si Israël, plutôt que la « Palestine », est cette pizza recherchée, ou convoitée des mains aux babines, comment se fait-il que d’autres accepteraient de « négocier » des pointes, et ce, à la place de l’intimé, du propriétaire ou de l’acquéreur légitime ?

    De plus, même de tous les milieux, personne n’accepterait, sauf autorisation, qu’un tiers vienne négocier une-« sa » pointe de pizza : personne !

    De ce point de vue, Israël est, et le demeurera toujours !, avisé, avec ou sans négociation ou ni l’accord de personne (selon !?), de savourer ou partager, de fierté et courtoisie, quelques pointes de sa …

    … pizza ! - 21 mars 2015 -

    • Gilles-Philippe Pronovost - Abonné 23 mars 2015 13 h 20

      Si je comprend bien, vous considérez que toute la "pizza" appartient légitimement à Israël et que la Cisjordanie et Gaza ne sont que des pointes qu'Israël aurait la "gentillesse" de partager avec les Palestiniens?

      Alors je ne suis pas du tout d'accord avec vous. Le revendications des Palestiniens me paraissent tout aussi légitimes que celles des Israéliens. D'ailleurs, en citant le Palestinien à l'origine du "théorème de la pizza", l'auteur du texte ne remet aucunement en question le droit à l'existence d'Israël.

      La fameuse pizza, c'est le territoire de la Palestine du mandat britannique de 1922. La partager signifie que des pointes seront "mangées" par Israël et d'autres, par les Arabes palestiniens. Comment pourrait-on honnêtement contester l'interprétation selon laquelle, actuellement, c'est Israël qui, avec la colonisation de la Cisjordanie, grignote la part des Palestiniens tout en prétendant négocier un partage de la pizza? (Il est vrai qu'Israël parle de moins en moins de partage...)