L’inexorable effritement du Likoud

Un vent de panique souffle depuis quelques jours sur la droite israélienne. Mené aux voix, selon les derniers sondages, par l’Union sioniste (centre gauche), le Likoud de Benjamin Nétanyahou voit son hégémonie sérieusement entamée non seulement par ses opposants travaillistes, mais aussi par le renforcement des partis du centre où se réfugient ses électeurs, dépités par une formation qui ne s’occupe plus suffisamment de leur bien-être socio-économique, tandis que les plus religieux partent vers l’ultranationaliste Naftali Bennett (Foyer juif). Quelle que ce soit l’issue du scrutin de mardi, le score annoncé par les sondages serait le plus bas pour un premier ministre qui a appelé lui-même à la tenue d’élections anticipées.

Au shouk Ha-Carmel, principal marché de Tel-Aviv, le désarroi des électeurs traditionnels du Likoud est palpable. Entre deux louches d’olives servies aux clients, Elie se montre indécis : «Je ne sais pas encore si je vais voter pour Bibi [Nétanyahou] ou pour Kahlon [Moshe Kahlon, un ancien du Likoud dont le nouveau parti, Koulanou, se focalise sur les problèmes socio-économiques]. Bibi n’a pas pris de bonnes décisions sur les finances », affirme Elie. Un peu plus loin, devant son stand de fruits et légumes, Avi sait déjà qu’il ne se rendra pas aux urnes, « parce que ça sert à rien ». À l’inverse, Moshe clame avec véhémence son soutien au chef du gouvernement, « le seul qui nous défende face au monde ».

Un fossé

Quelque chose s’est cassé dans la mécanique du Likoud. « Nétanyahou a créé un fossé avec ses électeurs ces dernières années. S’ils sont à droite sur le plan sécuritaire, ceux qui votent pour lui soutiennent par contre une économie de gauche, avec une implication de l’État social. Et il s’est détaché de leurs besoins », juge le politologue Shlomo Egoz.

À force de brandir la menace du nucléaire iranien pour seul étendard de campagne, le premier ministre en a oublié le quotidien de ses concitoyens. La base du parti, ce sont les couches les plus modestes, avec une majorité d’« Orientaux » (les juifs issus des pays du Maghreb et du Moyen-Orient), traditionalistes sur le plan religieux, attachés à leur identité juive et partisans d’une réponse ferme face aux Palestiniens et aux États arabes. C’est cet électorat qu’avait su attirer l’ancien premier ministre Menahem Begin, fondateur du Likoud en 1973.

La recette du succès de Begin avait été de montrer du doigt la domination et l’arrogance de l’establishment ashkénaze à l’égard des immigrants juifs issus des pays arabes. Et il a su leur réserver une place respectée dans la société israélienne. Il s’inscrivait dans la continuité du mouvement révisionniste de Vladimir Jabotinsky, nationaliste antisocialiste qui prônait la manière forte pour l’installation du mouvement sioniste en Israël, tout en gommant les aspérités trop belliqueuses de son aîné. Pour que la mayonnaise du Likoud prenne, Begin – actif dans sa jeunesse dans une milice armée, l’Irgoun –, avait dû ramener vers le centre ses idées politiques, faisant par exemple preuve d’un pragmatisme de bon aloi qui a permis la conclusion d’un accord de paix avec l’Égypte.

Or Benjamin Nétanyahou, troisième chef du parti (de 1993 à 1999, puis depuis 2005), après l’intermède Yitzhak Shamir, a imprimé ces dernières années une direction plus à droite sur le plan sécuritaire, perdant au passage les plus réalistes de ses supporteurs, alors que les sionistes religieux partaient chez Naftali Bennett. Le premier virage vers la droite s’est amorcé au moment où l’ex-premier ministre Ariel Sharon décidait d’un désengagement unilatéral de la bande de Gaza en 2004.

Contré par une partie du Likoud, dont Nétanyahou, Sharon a quitté le parti pour mettre sur pied une nouvelle formation, Kadima. Il y sera suivi par la frange la plus modérée du Likoud, dont Tzipi Livni (aujourd’hui coleader de l’Union sioniste). Restent dans la maison mère ceux pour qui toute concession territoriale est une infamie. Bibi doit depuis concilier ses convictions personnelles avec les attentes des éléments plus rigides du parti tout en conservant l’électorat plus pragmatique. Il lui faut faire bonne figure face à la communauté internationale tout en faisant des clins d’oeil aux plus religieux.

Intransigeances

Depuis six ans, le premier ministre louvoie avec de moins en moins de succès. Il y a d’abord eu le discours de Bar-Ilan en 2009, où Nétanyahou a pour la première fois évoqué une solution à deux États au conflit avec les Palestiniens. Une position sur laquelle il est revenu la semaine dernière en jugeant qu’elle « n’était plus pertinente ». Précisions du Likoud dans un communiqué : «À la lumière de la situation au Moyen-Orient, tout territoire évacué tomberait entre les mains d’extrémistes et d’organisations terroristes soutenues par l’Iran. Par conséquent, il n’y aura ni concessions ni retraits. »Il y a eu la loi sur le renforcement de l’État juif, qui voulait faire primer le caractère juif du pays sur son aspect démocratique ; les intransigeances de Nétanyahou dans les négociations avec les Palestiniens ; les bras de fer avec l’administration américaine ; la guerre à Gaza l’été dernier, dont les conclusions restent floues. Autant d’événements qui ont décontenancé l’électorat.

« Si ses électeurs sont à droite, ils se méfient des positions trop rigides, ils ne veulent pas de bisbilles avec les États-Unis et se montrent généralement pragmatiques sur le conflit », juge Shlomo Egoz.

Dans le même temps, Isaac Herzog et Tzipi Livni ont lissé leur discours vers un centre consensuel, évoquant la non-partition de Jérusalem ou le maintien du Golan en territoire israélien. Mais c’est sans doute de ses anciens pairs que vient le discours le plus surprenant sur Nétanyahou. Ainsi, l’ex-vice-premier ministre et député du Likoud Dan Meridor a annoncé dans une interview au quotidien Yedioth Aharonot qu’il ne voterait pas pour son parti. Très critique sur l’action de Nétanyahou dans le dossier palestinien, il juge que « nous nous sommes éloignés de la direction adéquate et cela met en danger tous les succès de notre histoire. Si nous ne changeons pas de chemin, nous allons entrer en collision avec un iceberg ».

Nétanyahou a créé un fossé avec ses électeurs ces dernières années. S’ils sont à droite sur le plan sécuritaire, ceux qui votent pour lui soutiennent par contre une économie de gauche, avec une implication de l’État social. Et il s’est détaché de leurs besoins.


 
2 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 17 mars 2015 05 h 52

    Vive le vent

    « Un vent de panique souffle depuis quelques jours sur » (Aude Marcovitch, Libération, Tel-Aviv)

    En politique, plus-encore au terme d’une campagne électorale !, et même en Israël, ce « vent », de tous sens, touche tout le monde !

    En effet, ce vent, tantôt, transporte du froid, autre-tantôt, du chaud ou du tiède, et il va là où il se trouve !

    Reste, maintenant, à l’électorat de claironner en chœur-coeurs :

    Vive le vent ! - 17 mars 2015 -

  • Denise Lauzon - Inscrite 17 mars 2015 15 h 52

    Netanyahou ose enfin dire la vérité


    Il était évident que Nenyahou -et avant lui Ariel Sharon - n'a jamais eu l'intention de négocier avec les Palestiniens pour la solution deux États en Israël. Il a toujours fait semblant d'être intéressé à cette possibilité alors que son plan visait essentiellement à expandre massivement les constructions de logements en Cisjordanie pour le peuple juif. C'est seulement maintenant qu'il ose le dire aussi clairement. Peut-être pense-t-il que cette déclaration pourrait l'aider à se faire réélire.