Le privilège du prince

Le centre-ville de Dubaï, la ville la plus peuplée des Émirats arabes unis
Photo: Marwan Naamani Agence France-Presse Le centre-ville de Dubaï, la ville la plus peuplée des Émirats arabes unis

En 2009, Dubaï a failli mourir. La crise financière a frappé lorsque le holding Dubaï World, qui avait 50 milliards de dettes, a annoncé qu’elle était en défaut de paiement. Du jour au lendemain, tous les chantiers ont fermé et la circulation automobile a chuté de moitié. Heureusement, la capitale, Abou Dhabi, leur a fait un chèque de 10 milliards pour honorer les dettes de Dubaï World.

Même si Dubaï a l’air d’une mégapole sortie de nulle part entre le désert et le golfe Persique, elle fait partie d’une fédération de sept émirats tricotés serrés. Mais c’est l’émirat d’Abou Dhabi qui détient 70 % du territoire et surtout 90 % du pétrole — et qui fait les chèques pour renflouer les autres émirats.

« Ici, le pouvoir est familial. Même à l’entrée de l’Université canadienne, il y a les 6 portraits de la famille régnante », dit l’artiste peintre Sylvain Tremblay, chargé de cours à l’Université canadienne de Dubaï, qui est devenu une célébrité locale en réalisant un portrait de l’émir fondateur sur sable qui figure désormais au livre des records. Désormais installé et prisé des collectionneurs, il côtoie davantage d’Émiratis que la plupart des expatriés.

« Les Émirats, ce n’est pas le Qatar », est une expression souvent formulée par les expatriés. L’Émirat du Qatar comme celui du Bahreïn a choisi de faire bande à part au moment de l’indépendance, en 1971. Le Qatar se distingue par son rigorisme religieux, des relations troubles avec ses travailleurs migrs, et par le fait que l’émir actuel a pris le pouvoir en mettant son père dehors.

Équilibre religieux, ethnique et linguistique

 

Aux Émirats, le pouvoir consulte beaucoup et gouverne au milieu. « La fédération fonctionne sur un principe de collaboration. C’est important de ne pas afficher sa dissidence en public », dit Alexandre Teodoresco, un consultant québécois établi depuis sept ans et qui entretient des rapports avec le gouvernement sur place. Cinq ans avant le printemps arabe, le Grand conseil des sept émirs avait créé un conseil législatif élu de 40 personnes, dont la moitié des membres est nommée par le pouvoir et l’autre moitié élue.

La plupart des expatriés interviewés pour ce reportage ont tous ce commentaire : « Les Émirats, ce n’est pas la démocratie, mais ça marche. » Selon les sondages, 80 % de la population est satisfaite du fonctionnement de cette dictature familiale. Le sentiment de sécurité est élevé. Il n’y a pas de vols. Bien que la police soit partout, elle se fait discrète. Les Émirats sont la capitale mondiale de la vidéosurveillance.

Il est étrange de songer que les Émiratis ne se sentent pas menacés culturellement, même s’ils représentent moins de 15 % de la population dans les grands centres. Cela tient à un jeu d’équilibre religieux, ethnique et linguistique assez subtil.

Dans le Dubaï VIP des touristes et des expatriés, on ne croirait pas qu’on est dans une société musulmane où l’émir dicte le thème du prêche du vendredi. C’est à peine si parfois on entend l’appel à la prière. L’alcool coule à flots dans les bars et les restaurants des complexes hôteliers de Dubaï et d’Abou Dhabi. Il est interdit à Sharjah, mais il est carrément en vente libre dans les quatre autres émirats. La douane permet d’importer dix bouteilles dans ses bagages.

Même là où l’alcool est toléré, comme à Dubaï, vous irez en prison si vous marchez saoul. Dans les centres commerciaux, les bras doivent être couverts. On ne manifeste pas son affection sur la place publique. Catherine Paradis, marié à un pilote d’une compagnie aérienne locale, a vécu six ans à Dubaï, dont cinq sans être mariée à son conjoint, ce qui était interdit. « Comme nous avions le même nom de famille, on s’est fait passer pour cousins. »

L’équilibre ethnique est encore plus intéressant. Les 86 % d’immigrants et d’expatriés sont des « invités » qui n’ont droit à aucun des généreux programmes sociaux dont jouissent les Émiratis. Ceux-ci reçoivent même une maison quand ils se marient. S’ils sont au bord de la faillite, leurs dettes sont effacées. « Nos étudiants viennent en Porsche et les profs sont en Tercel », dit Sylvain Tremblay.

Modernisme et tradition

 

La culture émiratie est un mélange assez curieux de modernisme à tout crin et de traditions bédouines, dont la fauconnerie. Sylvain Tremblay a été très surpris de voir certains étudiants débarquer à l’université avec leur faucon. Une des deux compagnies aériennes du pays, Étihad, permet même d’emmener son faucon en cabine. Et une des attractions d’Abou Dhabi est son hôpital pour faucons.

La vie reste dure pour les travailleurs immigrants, en particulier ceux qui vivent dans les ghettos de travailleurs du quartier d’al-Quoz, dont les conditions scandaleuses passent rarement le mur de la censure locale. Mais la poudrière ne menace pas d’explosion parce que les Émiratis, étant obsédés par leur image internationale, font évoluer leur droit du travail : dans les baraquements, les employeurs sont obligés de fournir les douches, la climatisation, l’assurance maladie, et, pendant le ramadan l’été, trois heures de pause.

L’équilibre linguistique, par contre, commence à inquiéter. Les deux langues officielles sont l’arabe et l’anglais. Mais les immigrants parlent si peu arabe, en fait, que lorsqu’on prend un taxi, on ne donne pas son adresse – que personne ne pourrait lire. On s’oriente par le gratte-ciel le plus proche.

« Même les enfants à l’école ne sont pas tenus d’apprendre l’arabe, dit Catherine Paradis. On aurait plutôt intérêt à apprendre le hindi ou le tagalog pour parler aux gouvernantes philippines. » La situation produit un niveau d’aliénation inédit où l’arabe est strictement une langue de façade : une bonne part de ce qui a l’air écrit en arabe est en fait de l’anglais écrit en caractères arabes.

Le problème atteint des proportions telles que le gouvernement des Émirats a annoncé son intention de produire une charte de la langue arabe et la création d’un office de la langue arabe. Comment dit-on « loi 101 » en arabe?

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