Le destin croisé des trois Dubaï

Des acrobates participent à un spectacle aérien au-dessus de l’émirat. En arrière-plan, le plus haut gratte-ciel du monde.
Photo: Katsuhiko Tokunaga / Breitling / Agence France-Presse Des acrobates participent à un spectacle aérien au-dessus de l’émirat. En arrière-plan, le plus haut gratte-ciel du monde.

Dès qu’on débarque à Dubaï, on est envahi par un sentiment d’irréalité. C’est que l’ancien petit port perlier de 20 000 habitants, qui n’était qu’un vague protectorat britannique il y a 50 ans, est devenu un gros Las Vegas de la péninsule arabique, une ville ultramoderne de deux millions d’habitants, entre le désert et le golfe Persique, qui reçoit 12 millions de touristes par année.

Dubaï se veut la New York du Moyen-Orient — avec le plus haut gratte-ciel du monde, le plus gros centre commercial, le plus long métro automatisé et le plus gros centre de ski intérieur. Ici, les cupcakes coûtent 1000 dollars, les îles sont en forme de palmier ou de mappemonde et le plus grand festival s’appelle le Shopping Festival, qui attire trois millions de touristes qui débarquent à plein Airbus A380.

Pourtant, il n’y avait presque rien ici il y a 70 ans. Comment est-ce possible ?

Au moment de l’indépendance, en 1971, l’émir en place a misé sur le peu de pétrole qu’il avait pour diversifier l’économie vers la construction et la finance et lancer quelques projets structurants, notamment un très gros aéroport et un port gigantesque.

Bonne décision : Dubaï est devenue un pôle de construction et un centre bancaire spécialisé en finance islamique (basée sur les principes de la charia), mais surtout la principale plaque tournante de la péninsule arabique. Le gros de ce qui arrive ici repart ailleurs. Car Dubaï est à six heures de vol d’un bassin de trois milliards de personnes. Le grand mérite des Dubaïotes aura été d’avoir compris cette réalité géographique au début des années 1960.

Politique de grandeur

Très tôt, à Dubaï, on a voulu inventer la ville du XXIe siècle, avec une politique de grandeur officielle qui concurrence celle d’Abou Dhabi, la capitale des Émirats arabes unis. Dubaï sera l’hôte de l’exposition universelle de 2020, tandis que les Émirats célébreront le cinquantième anniversaire de leur nation en 2021 en lançant une sonde vers la planète Mars !

« Franchement, quand on retourne au Québec, on trouve que ça fait pitié », dit Nathalie Boudreau, une journaliste québécoise arrivée à Dubaï il y a trois ans avec son mari, un consultant pour une firme d’Eastman, en Estrie.

Ce qui renforce le sentiment d’irréalité de Dubaï, c’est le mélange absolu de la population. Si vous pensez que Toronto est multiculturelle, vous n’avez rien vu. Ici, seulement 14 % de la population est émiratie. Dans les 86 % restants, on trouve des Britanniques, des Indiens, des Pakistanais, des Indonésiens, des Philippins — on compte également 27 000 Canadiens. Et tout le monde se retrouve au Tim Hortons (il y en a 100 dans la péninsule). Ici, deux personnes qui font connaissance se demandent : « Depuis combien de temps es-tu ici ? »

Du Québec à Dubaï

Tous les expatriés sont venus pour les salaires attrayants, les conditions souvent mirifiques (pas d’impôt personnel) et les possibilités professionnelles à faire rêver.

L’architecte Nicolas Paré, de Québec, travaille depuis un an chez Aedas, l’un des plus grands cabinets d’architectes au monde. « J’ai 29 ans et je suis le numéro 2 pour la construction d’un hôtel de 64 étages. Je ne connais pas beaucoup d’architectes québécois de 29 ans qui ont cette chance. »

Des histoires du genre, il y en a des dizaines, surtout qu’on entend souvent l’accent québécois dans les lieux publics. Alexandre Teodoresco, qui a étudié aux HEC à Montréal, est arrivé à Dubaï en 2007 pour accompagner des entreprises québécoises dans le golfe. Il a identifié un certain nombre d’Émiratis influents qui parlent français et dont certains ont étudié à Montréal. « Montréal est perçu comme une référence ici, avec ses cirques, ses Mosaïcultures, son Planétarium, son Jardin botanique, son Biodôme, ses festivals », dit-il.

En janvier 2014, il a lancé un festival de rue à la mode montréalaise avec 100 artistes réalisant des graffitis. « On attendait quelques centaines de personnes et il en est venu 7000. Ce qu’elles ont aimé, c’est le côté anti-Dubaï, anti-VIP. »

 

La triade Dubaï

Car il y a trois Dubaï : le Dubaï VIP, le Dubaï populaire et le Dubaï des camps de travailleurs étrangers.

Le Dubaï VIP, c’est celui des riches expatriés, des riches Émiratis et des touristes — qui vivent dans les gros développements à l’écart. Le Dubaï populaire, lui, se trouve autour du quartier de Deira, qui longe The Creek, l’anse étroite longue de plusieurs kilomètres autour de laquelle s’est construite la partie historique. C’est ici qu’on peut visiter les souks, sauter dans un abra (une sorte de bateau-taxi collectif) ou manger à bord d’un dhow, ces anciens bateaux de commerce aujourd’hui recyclés en bateaux-restaurants.

En coulisses, il y a le troisième Dubaï, celui des camps de travailleurs. Ils sont là, ceux qui font tous les durs travaux. Quand ils ne travaillent pas, ils dorment dans les bus et sur les pelouses à l’ombre. La population de Dubaï se compose de quatre hommes pour une femme, mais ça ne paraît pas dans le Dubaï VIP. C’est la masse des travailleurs migrants qui fait pencher à ce point la statistique.

Dubaï est une société de castes. Il y a les Indiens qui sont ouvriers sur les chantiers, les Pakistanais qui sont chauffeurs, les Philippins qui sont dans la restauration, les Indonésiens qui font tous les travaux, les Occidentaux qui sont cadres ou professionnels et les Émiratis qu’on aperçoit sans jamais leur parler.

« Ça rend raciste, Dubaï, dit Nicolas Saint-Maurice, kinésiologue et entraîneur chez FAST Athletic Training. On n’est pas ici parce que la société est juste, on est ici pour la carrière. Tout le monde est ici pour faire de l’argent et avancer plus vite qu’il avancerait chez lui. »

8 commentaires
  • Frédéric Lord - Inscrit 29 décembre 2014 06 h 07

    "Ça rend raciste, Dubaï, dit Nicolas Saint-Maurice, kinésiologue et entraîneur chez FAST Athletic Training. On n’est pas ici parce que la société est juste, on est ici pour la carrière. Tout le monde est ici pour faire de l’argent et avancer plus vite qu’il avancerait chez lui"

    Ce n'est pas être raciste, mais opportuniste. Qu'y a-t-il de mal à ça? Tant mieux si vous pouvez en profiter!

    • jean-luc goulet - Inscrit 29 décembre 2014 09 h 01

      Notre PM en sort de ce coin d'opportunisme qui se continue sur notre sol

  • Hélène Gervais - Abonnée 29 décembre 2014 07 h 48

    Mais qui nous parlera des Émiratis?

    Comment vivent-ils? est-ce que les femmes DOIVENT porter le voile? peuvent-elles travailler? conduire la voiture? Quels sont leurs droits?

  • Denis Paquette - Abonné 29 décembre 2014 08 h 01

    Formater un nouveau monde, peut etre, est ce plus que temps

    Un nouvel empire arabe, construit sur des valeurs modernes, mais vont ils reussir , au vingtunieme sciecle, c'est la grande question. On retrouve chez les arabes des esprit tres fins. mais intégrer la diversité ne sera pas de tout repos, dans un passé pas si lointain, il y a beaucoup de savoirs qui en étaient issus. Est-ce la facons qu'ont les émirats arabes de laisser les prix du petrole s'effrondrer en fait partie, ne sont ils pas en train de formater un nouveau monde, peut etre, est-il plus que temps

  • Louis Rochefort - Inscrit 29 décembre 2014 08 h 37

    Parlez-nous des droits!

    À part l'argent, la richesse, et la possibilité d'en faire rapidement, comment les Émiratis vivent-ils les contraintes que leur imposent la charia? Comment vivent-ils leurs rapports hommes-femmes? Comment ces femmes peuvent-elles accepter de se soumettre à des lois archaiques comme de porter le voile, de ne pas conduire, de toujours laisser les hommes en avant-plan? Comment se sentent-elles quand elles voient leurs consoeurs ailleurs de par le monde vivre et se déplacer librement? Peuvent-elles rêver de l'égalité homme-femme?

  • Francois Parent - Inscrit 29 décembre 2014 09 h 18

    Le gazon est plus vert chez le voisin

    Cela paraît magnifique mais c'est un système où il y a de place que pour les riches. Aucune justice social.

    • Gilles Théberge - Abonné 29 décembre 2014 10 h 35

      Connaissons nous vraiment un pays où il n'y a pas surtout de la place que pour les «riches»?

      Je trouve que ce pays est l'exemple parfait de ce qu'est une société restée exclavagiste sans le dire clairement. En lisant bien le texte on comprends qu'il y a dans les trois Dubaï celui des VIP, celui dit populaire qui est la classe moyenne en fait, puis celui des camps de travailleurs étrangers.

      En lisant entre les lignes on voit bien que c'est le prototype moderne d'une société fondée sur l'exclavage mouture moderne. Les sous-humains se tapent les corvées, au profit exclusif des riches.

      On dit (Harman dans une histoire populaire de l'humanité) que Rome s'est effondré surtout parce que l'Empire ne parvenait plus à entretenir ses esclaves qui étaient l'épine dorsale de sa productivité.

      Quand on considère les richesses infinies de cette société rétrograde on peut croire qu'à moins d'un cataclysme imprévisible, l'esclavage à Dubai a encore de belles années devant lui.

      Et on n'y peut rien.