Le Qatar, pays de paradoxes

L’œuvre Maman, de Louise Bourgeois, a été achetée par le Musée des beaux-arts d’Ottawa. Elle trône maintenant au Qatar National Convention Center, à Doha.
Photo: Lisa-Marie Gervais L’œuvre Maman, de Louise Bourgeois, a été achetée par le Musée des beaux-arts d’Ottawa. Elle trône maintenant au Qatar National Convention Center, à Doha.

Le taxi file à toute allure sur Al Corniche, la grande route qui borde la baie au centre-ville de Doha. Il est à peine 18 h, mais le soleil est maintenant couché, rendant la chaleur plus supportable aux coureurs venus se dégourdir les jambes et respirer l’air salin. Leurs tenues sport contrastent avec celles des Qataris qu’ils croisent, vêtus des traditionnels dishdash (tunique blanche des hommes) et abaya (voile noir pour les femmes). Au loin, la forêt de gratte-ciel du clinquant West Bay s’illumine doucement laissant entrevoir, surtout pour la jeunesse et les expatriés souhaitant expier une dure journée de labeur, un nightlife prometteur.

« La jeunesse qatarienne ne se mélange pas beaucoup avec les étrangers », remarque Alex Brazeau, un jeune avocat venu s’installer à Doha au début de l’année. L’accès aux quelques bars et hôtels vendant de l’alcool est interdit à ces Qatariens musulmans, tous les autres devant montrer leur passeport pour pouvoir consommer à prix d’or. Idem pour acheter du vin et des spiritueux — et du porc — dans le seul point de vente du genre de la ville, où les achats sont réservés aux étrangers, avec des quotas selon leurs revenus. La vie n’en est pas moins trépidante. « Ici, t’habites dans une bulle, lance Alex Brazeau, ravi. Et tu regardes une ville grandir. »

Au Qatar, la ville de Doha est pleine de ces paradoxes. Des constructions ultrasophistiquées s’érigent sur un territoire où tout n’était que sable il y a à peine quelques décennies. Le civisme propre aux grandes nations se déploie dans un joli chaos multiculturel. Et bien que les femmes soient nombreuses à l’université et dans plusieurs postes d’envergure, elles n’échappent pas à un mode de vie plus traditionnel, où elles se marient tôt pour se consacrer à la famille.

De plus en plus progressiste, la société est faite de gens accueillants et éduqués, mais sous un voile de conservatisme, où l’homosexualité, par exemple, est ultra taboue et sévèrement punie, et où un homme et une femme ne peuvent habiter ensemble sans être mariés. « Quand un pays se développe, ça démontre toujours une certaine maturité. Ici, vous avez de belles routes, de beaux hôtels, de belles voitures, mais on dirait que la maturité ne suit pas », constate Richard Guignard, un ingénieur originaire de la Côte-Nord au Québec, qui travaille depuis six ans pour une aluminerie qatarienne. « On oublie qu’il y a quelques générations, ils étaient encore à dos de chameau. »

 

Culture et censure

Dans cet état pétrolier richissime possédant le PIB par habitant le plus élevé de la planète, les chameaux ont effectivement été remplacés par des Rolls Royce, Mercedes et autres voitures de luxe.

 

Un goût du luxe des Qatariens qui se traduit aussi par un désir de rayonner sur le plan culturel et de devenir une plaque tournante en la matière au Moyen-Orient. Et ce n’est pas qu’une question d’argent. Ayant coûté plus de 300 millions, le Musée d’art islamique, conçu par le même architecte qui a fait le Louvre à Paris, fait la fierté des Qatariens. De plus en plus de musées et de galeries d’art ouvrent leurs portes, dont le musée Mathaf tout récemment, le premier musée d’art moderne et contemporain au pays. Au centre des congrès de Doha trône également la célèbre sculpture ayant la forme d’une immense araignée de Louise Bourgeois, dont le Musée des beaux-arts à Ottawa avait fait l’acquisition.

Mais encore une fois, l’équilibre est fragile entre l’ouverture à l’Occident et la préservation de la culture et des moeurs locales. La censure existe toujours. La galerie d’art Anima, à Porto Arabia sur l’île Pearl, qui présente la première et la plus grosse exposition du Colombien Fernando Botero au Moyen-Orient, s’est vu interdire certaines oeuvres, pour cause de nudité. Ici, des scènes trop osées de films peuvent être tout simplement éliminées et il n’est pas rare d’apercevoir des affiches de cinémas barbouillées de feutre noir pour cacher les excès de peau.

Maîtres chez eux

 

Ils ont beau être en minorité — 20 % de la population possède la nationalité — les Qatariens demeurent maîtres et rois chez eux. Il existe un système de parrainage pour le travailleur étranger qui, s’il veut sortir du pays, doit demander la permission à un Qatarien, souvent à l’employeur pour qui il travaille. Au pays depuis 20 ans, Josée Gagné dit n’avoir jamais eu de problème même si elle a entendu des histoires d’abus et d’injustice. « Mais le gouvernement parle d’assouplir la loi », note-t-elle. La loi du pays oblige également les entreprises à se « qatariser », c’est-à-dire à avoir un quota d’au moins 25 % d’employés ou de dirigeants qatariens.

Les Qatariens font des accommodements raisonnables à l’égard de la majorité. Même si une seule église catholique et une seule église protestante sont officiellement reconnues, plusieurs lieux de cultes clandestins sont tolérés. L’hiver, les centres commerciaux font la part belle aux arbres de Noël. « Ils font vraiment des efforts d’assouplissement », souligne Sandra Guignard, qui vit à Doha avec son mari ingénieur. « Mais on dirait qu’ils font deux pas en avant et qu’ils reculent d’un ensuite. Ils veulent se moderniser, mais ils ont toujours l’appel de la tradition. »


Deuxième de trois textes


Notre journaliste séjourne à Doha à l’invitation de la Qatar Foundation.

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