Le triple non des Gazaouis

Orit Perlov, 34 ans, est chercheuse à l’Institut des études nationales stratégiques (INSS) de Tel-Aviv. Cette Israélienne, parfaite arabisante, est une spécialiste des sociétés arabes, qu’elle analyse, notamment, à travers les réseaux sociaux.

 

Depuis le début de l’opération israélienne Bordure protectrice à Gaza, elle scrute l’enclave palestinienne avec une attention redoublée : 35 % des Palestiniens (Gaza, Cisjordanie et Jérusalem-Est confondus) utilisent les réseaux sociaux. Ce qui représente presque un million de personnes.

 

Quels sont les sentiments dominants à Gaza en ce moment ?

 

La dépression, la peur et l’horreur d’avoir chaque jour à comptabiliser les victimes. On n’est plus dans la discussion sur les réseaux sociaux, mais dans l’émotion, l’échange d’images et d’informations sur le vif : qui, où, comment ? Comme ils sont très jeunes — 70 % d’entre eux ont moins de 27 ans et 50 % moins de 18 ans —, les Palestiniens de Gaza ne rationalisent pas, ils parlent avec leurs tripes. Il y a un mélange de haine et de désespoir.

 

Ils considèrent tout le monde comme des traîtres : les Égyptiens, les chefs d’État arabes qui les abandonnent à leur sort, Mahmoud Abbas qui, estiment-ils, a pactisé sur leur dos avec Israël. Et bien sûr Israël lui-même, qu’ils accusent de commettre des « massacres » et un « génocide ».

 

Tous se sentent piégés. Où aller ? Où se réfugier ? Ils ne savent pas. C’est pour cela qu’ils refusent de considérer qu’ils sont des boucliers humains. Eux sont là, sans ailleurs possible. « Nous sommes dans un ghetto », disent-ils. Ils parlent du « ghetto de Gaza ». Un tweet m’a particulièrement interpellée le 23 juillet. Un jeune écrivait : « Je veux vivre et, si je meurs, sachez que je n’étais ni un partisan du Hamas ni un combattant. Je n’étais pas non plus un bouclier humain. J’étais à la maison. »

 

Que pensent-ils du Hamas ?

 

La majorité des Palestiniens de Gaza ne soutiennent plus le Hamas, en tout cas ceux qui échangent sur les réseaux sociaux. Le peu de soutien qui reste diminue de jour en jour et les responsables du Hamas le savent bien. Ce rejet tient pour beaucoup à la situation économique dans l’enclave.

 

En fait, les Palestiniens de Gaza disent un triple non : non au Hamas, non à Abbas et non à Israël. Ils ne voient pas clair dans la suite des événements, mais au moins ils savent très bien ce dont ils ne veulent pas.

 

Pourquoi ne descendent-ils pas dans la rue pour dire leur refus du Hamas ?

 

Ils ont vu le résultat des révolutions dans la région et les chefs d’État arabes faire couler le sang. Ils voient ce qui se passe en Syrie, en Libye et en Irak. Ils ont donc peur, et ils sont conscients que le Hamas n’hésitera pas à tirer sur eux. Ils savent bien que ce gouvernement ne capitulera pas facilement. Il ne faut pas oublier qu’eux, les Palestiniens, se sont soulevés bien avant le Printemps arabe.

 

Descendre dans la rue et manifester, ils connaissent. Aujourd’hui, ils sont fatigués et, je vous le répète, ils ont peur. Gaza n’a rien d’une démocratie. Ceux qui critiquent sont jetés en prison. Ils ne croient plus par ailleurs à la résistance par la violence. C’est pour cela qu’ils n’investissent plus la rue, en Cisjordanie non plus. On en a eu la preuve avec la manifestation de Ramallah le 24 juillet. Ils n’étaient que 10 000, alors que les organisateurs attendaient 48 000 personnes.

 

L’autre raison pour laquelle les Palestiniens de Gaza ne se révoltent pas contre le Hamas, c’est qu’ils ne voient pas qui pourrait prendre sa place.

 

Pourquoi l’Autorité palestinienne n’est-elle pas la solution de remplacement ?

 

Les Palestiniens de Gaza considèrent l’Autorité palestinienne comme complètement corrompue. À 100 %, disent-ils ! Quand ils ont opté pour le Hamas, c’était parce qu’ils le croyaient moins pourri. Maintenant, ils le trouvent aussi corrompu que l’Autorité palestinienne. Ils ont découvert que les tunnels creusés à Gaza servaient au transport de l’argent pour le Hamas, alors qu’ils croyaient que cela ne servait qu’à l’acheminement de la nourriture. Ils sont totalement désillusionnés. Leur conviction, c’est que, dès que quelqu’un accède au pouvoir, il devient aussi pourri que les autres.

 

Sentez-vous une solidarité très forte entre les Palestiniens de Cisjordanie et ceux de Gaza ?

 

Avant la guerre actuelle, non. Ce sont des entités séparées. Mais en ce moment, si. En temps « normal », je relève que la Cisjordanie est d’abord tournée vers la Jordanie, Gaza vers l’Égypte, et les Palestiniens de Jérusalem-Est vers les Arabes israéliens.

 

Pensez-vous que les Palestiniens soient au bord d’une troisième intifada ?

 

Non, je ne le crois pas. Il n’y a pas le nombre. Les gens sont épuisés, à Gaza d’abord, mais en Cisjordanie aussi. Et l’intifada est une arme qui finit par s’émousser. Je sens en revanche un peu plus de volonté de bouger du côté des Arabes israéliens. Leurs représentants ne cachent pas une grande frustration.

 

En résumé, le peuple palestinien est à bout de force et ses chefs sont faibles. La porte est donc ouverte à tous les extrémistes.

3 commentaires
  • Diane Vincent - Abonné 2 août 2014 08 h 21

    Un autre regard sur Gaza, qui ajoute au drame des Gazaouis.

  • Georges LeSueur - Inscrit 2 août 2014 10 h 02

    Comprendre les Gazaouis

    Gaza déplore maintenant plus de 1550 morts. Combien de blessés et d'handicapés ?
    Comment Israël, avec le support inconditionnel des E-unis et du Canada peuvent-ils faire accepter au Hamas "terroriste" d'abandonner tout espoir de vivre dans ses terres palestiniennes, alors que que ce pays est envahi et occupé ? Tout est là.
    Aucun peuple ne peut être gardé en otage et ne pas rêver de retrouver sa patrie.
    Tant qu'un partage équitable ne sera pas envisagé, le conflit perdurera.
    Les grands responsables sont ceux qui ne veulent pas voir la triste réalité.

  • Marc O. Rainville - Abonné 2 août 2014 22 h 30

    Propagande

    Il n'y a rien à tirer de ce texte. C'est de la pure propagande. L'auteure est membre de l'INSS, un institut voué à la défense d'Israel. On veut nous faire croire que les Palestiniens sont divisés, que nous ne sommes pas au bord d'une troisième Intifada, etc. Mais surtout, tout pour discréditer le Hamas et toute autorité palestinienne en général. Les accusations de corruption pourraient tout autant être adressées aux dirigants d'Israel. Je suis surpris que Le Monde est publié ce texte et que Le Devoir l'ait repris. Mais, bon, c'est un son de cloche.