Laïcité stricte en terre d’islam

La mosquée Bibi-Heybat est une mosquée chiite, située à côté de la baie de Bakou, en Azerbaïdjan.
Photo: Mladen Antonov Agence France-Presse La mosquée Bibi-Heybat est une mosquée chiite, située à côté de la baie de Bakou, en Azerbaïdjan.

Fortement sécularisé pendant l’ère soviétique, l’Azerbaïdjan reste attaché au principe de laïcité. Une rareté pour un pays à majorité musulmane, qui tente de façon parfois maladroite de résister aux pressions de groupes religieux, de plus en plus présents. Le Devoir a séjourné dans le pays du Caucase du Sud. Dernier de deux textes.

Sur la promenade longeant la Caspienne au centre-ville de Bakou, les bars de style lounge s’alignent et s’animent tard dans la nuit. La bière locale Baltika et le vin tiré des vallées de l’ouest du pays coulent à flot, les femmes sont court-vêtues et le voile est à peu près inexistant. On s’enfonce un peu plus loin dans la ville et on peine toujours à trouver les signes religieux de l’islam. Seuls la grande mosquée Bibi-Heybat, à l’extrémité sud de la promenade, et d’autres lieux de culte à l’intérieur de la capitale nous rappellent que l’Azerbaïdjan est une terre majoritairement musulmane. C’est que l’ex-république soviétique sise entre la Russie et l’Iran est l’une des sociétés les plus sécularisées du monde musulman.

 

« Vous trouverez plus de femmes voilées à Paris ou à Londres qu’à Bakou », affirme sans ambages au Devoir Altay Goyushov, professeur d’histoire et chercheur au centre d’études islamiques à l’Université d’État de Bakou. M. Goyushov, qui a étudié l’histoire islamique de l’Azerbaïdjan, postule même que le pays du Caucase du Sud est le plus sécularisé du monde musulman.

 

Certes, avance-t-il, d’autres anciennes républiques soviétiques ont été sécularisées par l’idéologie athée du communisme, comme le Kazakhstan et le Kirghizstan. Mais, contrairement à celles-ci, l’Azerbaïdjan a de profondes racines séculières qui précèdent l’ère soviétique, en plus d’afficher un nationalisme séculier beaucoup plus fort, clame-t-il. Résultat : la renaissance religieuse et parfois islamiste qui a suivi l’effondrement de l’Union soviétique s’y est butée à un mur. « L’identité est soudée autour d’un nationalisme culturel embrassé par la majorité de la population, ce qui a fortement affaibli les sentiments pro-islamiques », explique Altay Goyushov.

 

Malgré cela, il serait faux de croire que l’islam est absent de ce pays de huit millions d’habitants, dont 90 % sont musulmans. Beaucoup de citoyens ont renoué avec la religion après la chute de l’Union soviétique. La mosquée Bibi-Heybat, à Bakou, détruite par les bolcheviques en 1936, a d’ailleurs été reconstruite dans les années 1990. Selon un sondage mené par les Caucasus Resource Research Centers, 33 % des Azerbaïdjanais considèrent la religion comme une partie « hautement importante » de leur vie quotidienne, et 44 % estiment qu’elle occupe une part « plutôt importante » de leur vie quotidienne.

 

Ce sont les rituels qui sont peu observés. Parmi ces 77 % de citoyens, selon le même sondage, un maigre 5 % assiste à un service religieux au moins une fois par semaine. Près de la moitié ne jeûne pas lors du mois du ramadan et 20 % ne le font que rarement.

 

Laïcité à l’épreuve

 

Les dirigeants du petit pays caucasien s’attellent à maintenir le statu quo. Issue de l’ère soviétique, fière de son héritage séculier et cosmopolite — le pays a été traversé par les cultures turques, persanes et russes —, la dynastie autoritaire des Aliyev, qui règne de père en fils depuis l’indépendance au début des années 1990, cherche à faire respecter de façon stricte la laïcité enchâssée dans la Constitution. Celle-ci ne fait aucune référence à dieu, quel qu’il soit, insiste sur le caractère laïque des institutions et sur la séparation étanche du politique et du religieux.

 

Or, les pressions religieuses, alimentées par des puissances étrangères, se font de plus en plus fortes. À commencer par le salafisme, un courant fondamentaliste de l’islam sunnite absent jusqu’à tout récemment du paysage azerbaïdjanais. Bien qu’il reste très minoritaire, « le salafisme est le courant de l’islam qui a connu la plus forte croissance au pays », assure Altay Goyushov.

 

Au salafisme, principalement issu des pays arabes du Golfe Persique, s’ajoute le prosélytisme de nombreuses organisations privées turques, ce qui a participé à développer une « nouvelle conscience sunnite », écrit Bayram Balci, chercheur au Carnegie Endowment for International Peace. Puis, il y a l’influence de l’Iran, où plusieurs chiites azerbaïdjanais vont étudier, et que Bakou a accusé de s’immiscer dans ses affaires internes.

 

Selon M. Balci, ces influences étrangères à la fois chiites et sunnites avivent les tensions entre les deux communautés, ce que l’Azerbaïdjan n’avait pas connu depuis de nombreuses décennies. Le pays musulman est en effet l’un des rares dans le monde à être divisés entre chiites (65 %) et sunnites (35 %). La cohabitation paisible entre les deux groupes est encore plus rare. « Malheureusement pour l’Azerbaïdjan, cette division va de mal en pis chaque jour en raison du sectarisme qui émerge au Moyen-Orient », écrit-il.

 

Entre tolérance et répression

 

Bien que la loi assure la liberté de religion et interdise l’État d’interférer dans les activités religieuses, l’ancien président Heydar Aliev (le père) et l’actuel, Ilham Aliyev (le fils), ont resserré le contrôle de l’espace religieux au fil des ans. « Les autorités azerbaïdjanaises contrôlent le phénomène religieux par une politique qui oscille entre tolérance et répression », résume Bayram Balci.

 

Inquiet des influences étrangères et de la montée de certains groupes, le régime a récemment sévi, parfois avec la manière forte, suscitant la colère de plusieurs autorités religieuses et de fidèles. Il a notamment interdit le port du voile dans les écoles en 2010, ce qui a donné lieu à des manifestations houleuses et a choqué Téhéran, qui a incité les chiites azerbaïdjanais à la désobéissance civile. L’année suivante, le régime a fait emprisonner le leader du Parti islamique, pour ensuite criminaliser l’importation, la publication ou la distribution de matériel religieux non approuvé par le comité gouvernemental chargé de la gestion des affaires religieuses, créé en 2002. Une façon de restreindre les influences étrangères, estime Altay Goyushov.

 

Or, le régime navigue à vue, estime-t-il. « Tout comme le reste de la société, le gouvernement n’a pas d’expérience solide dans la gestion des groupes religieux. Il n’a pas de politique et de stratégie claires. Il répond aux menaces qu’il perçoit par des mesures dures et généralement inappropriées. »

 

Ce comportement peut avoir son retour de flamme, craint M. Goyushov. Surtout que la nature autoritaire du régime le rend prompt aux abus de pouvoir. En fait, « les autorités tendent à manipuler les menaces pour résister aux appels intérieurs et extérieurs à la démocratisation », croit-il. Un talon d’Achille que les groupes religieux, radicaux ou non, peuvent utiliser pour rallier les fidèles.

11 commentaires
  • Josée Duplessis - Abonnée 29 juillet 2014 07 h 06

    Ah! bon.

    « L’identité est soudée autour d’un nationalisme culturel embrassé par la majorité de la population, ce qui a fortement affaibli les sentiments pro-islamiques », explique Altay Goyushov.
    En parlant de leur constitution:''Celle-ci ne fait aucune référence à dieu, quel qu’il soit, insiste sur le caractère laïque des institutions et sur la séparation étanche du politique et du religieux.''
    Si nous étions unis au Québec autour de valeurs communes nous pourrions avoir un cadre laïc qui permettrait une belle cohabitation. La souplesse irait de soi. Mais on a choisi de ne pas voir ce qui s'en vient.

  • Eric Lessard - Abonné 29 juillet 2014 07 h 53

    Sécularité et culture

    C'est toujours intéressant de savoir ce qui se passe ailleurs en ce qui concerne la laïcité, mais je crois qu'il est important de rappeler certaines choses.

    La chose peut-être la plus importante est que la culture populaire d'un pays est beaucoup plus importante pour déterminer le degré de sécularité d'une société que le statut qu'un gouvernement veut bien accorder à la laïcité.

    Par exemple, le Royaume-Uni est aussi séculaire que la France, même s'il est gouverné par une reine et que la laïcité n'y a aucun statut particulier. Le rock fait plus partie de la culture anglaise qu'une appartenance religieuse quelconque.

    Les pays scandinaves sont probablement les plus séculaires de la planète, bien que tous gouvernés par des monarques et que la laïcité n'y a aucun statut officiel.

    Ce n'est pas parce que l'intégrisme religieux monte dans certains pays que ça devient une menace sérieuse pour le Québec. Se doter d'une charte de la laïcité pourrait avoir l'effet inverse de celui recherché, à moins que le but était justement d'attiser des tensions religieuses, pratiquement inexistantes par ailleurs.

    • Yvon Bureau - Abonné 29 juillet 2014 08 h 07

      Votre dernier paragraphe rend songeur, questionnant. Salutations.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 29 juillet 2014 10 h 02

      C'est votre point de vue...et surtout vous en avez profité pour égratigner quelqu'un qui ne pense pas comme vous...
      Cet intégrisme qui monte dans certains pays(plusieurs), il s'exporte aussi très facilement de nos jours...Le Devoir faisait mention d'une secte juive
      ultranationaliste qui veut s'implanter à Montréal...Je n'ai pas rêvé cet article paru hier. Il en va de même pour toutes les religions...toutes!
      Certaines personnes parlent avec des airs grandiloquents ...d'autres parlent moins facilement mais ne sont pas ignares pour autant...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 29 juillet 2014 10 h 50

      Tout à fait d'accord avec vous, madame Sévigny. Je ne puis croire qu'à la lumière de toutes les horreurs qui sont perpétrées au nom de la religion, que l'on doute encore de la pertinence des principes de la laïcité qui, loin de s'opposer à la liberté de religion, ne fait que la baliser et assurer la paix et l'harmonie dans une société. Toute religion dans une société plurielle qui voit ces balises l'empêchant de s'immiscer et de s'imposer par la suite sur la place publique comme un affront démontre justement la nécessité et le but des principes laïcs.

    • Christian Fleitz - Inscrit 29 juillet 2014 11 h 11

      ''Si cela va de soi, cela va encore mieux de soi en le disant''. Il en est de même pour la laïcité. L'installation d'une officine juive ultra-nationaliste ne va certainement pas calmer les énervements des uns comme des autres. Certes, un texte légal relève davantage d'une démarche relevant du droit germano-latin et implique une application généralisée pour tous, indispensable à l'égalité entre tous. C'est évidemment une démarche différente du droit coutumier de la ''common law'' et de ses dérives aléatoires.
      Enfin, la monarchie, pour autant qu'elle soit adaptée, n'a jamais empêché un système démocratique.

  • Luc Lepage - Abonné 29 juillet 2014 08 h 24

    Vigilance et sagesse

    Pas facile de gérer la laïcité quand elle est menacée par les intégrismes. Il ne faut pas être naïf. Les intégristes n'ont cure des libertés démocratiques. Mais l'Etat ne peut seul les garantir. L'islam a besoin d'un magistère raisonnable et responsable qui sache mettre en lumière la meilleure sagesse de son histoire.

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 29 juillet 2014 10 h 27

      Pas facile de gérer la laïcité quand elle est construite en réponse à une impression de montée de l'intégrisme nourrie par les médias et le pouvoir.

      Si vous voulez comprendre les origines de l'intégrisme et des pistes de solution, regardez ce qui se passe en ce moment même au Moyen-Orient.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 29 juillet 2014 11 h 06

      Ce sont loin des justes des impressions, monsieur Leblond.

    • Roger Gauthier - Inscrit 29 juillet 2014 17 h 56

      @Jean-Christophe Leblond

      "en réponse à une impression de montée de l'intégrisme"

      L'intégrisme Islamique est en train de gâcher la vie des gens partout dans le monde.

      C'est ce que vous appelez une impression?

  • Hélène Paulette - Abonnée 30 juillet 2014 06 h 36

    le Carnegie Endowment for peace etc.

    Avec la présence de cet organisme en Azerbaïdjan, l'intégrisme va sûrement progresser... Selon la longue tradition britannico-américaine, attiser les tensions sectaristes est le meilleur moyen de faire des affaires... surtout pour le complexe militaro-industriel.